Pour beaucoup, les vacances d’été au bled relèvent presque du rituel. C’est à la fois sacré et évident, une habitude précieuse qu’on a depuis la naissance et à laquelle on ne déroge pas. Mais tout le monde ne se reconnaît pas en écoutant « Tonton du bled ». Les longs trajets en voiture ou en avion, les valises remplies de cadeaux, l’excitation à l’idée de revoir sa famille après une longue attente… Si vous avez des images plein la tête en lisant ces lignes, vous faites certainement partie de celleux qui vont « au bled » régulièrement. Sinon, vous faites partie de celleux dont on va parler dans cette série.

Laisser de côté sa culture d’origine pour mieux s’assimiler à une autre

« Je n’avais pas d’intérêt particulier pour cette terre » confie Sonia en parlant de Madagascar, son pays d’origine. Le pays de ses parents. Il y a mille et une raisons qui pourraient empêcher un.e descendant.e d’immigré.es de connaître son pays d’origine. L’une d’entre elles est l’absence de lien et Sonia en est la parfaite illustration. Avant ses 18 ans, elle n’avait jamais songé à aller à Madagascar : le pays ne l’intéressait pas plus que ça. Ainsi, lorsque son frère part pour la première fois avec leurs parents, elle préfère partir en vacances avec ses amies. Ce sont les récits de son frère qui éveillent chez elle l’envie de découvrir l’île, sans que cette idée ne germe vraiment : « Les années suivantes, mon passage à Madagascar a été évoqué. Mais je n’avais rien planifié réellement. L’idée était là mais je n’étais pas totalement convaincue. J’avais du mal à imaginer, je pense. C’était loin. Un peu comme une histoire qu’on te raconte quand tu es enfant, mais qui n’existe pas vraiment » avoue-t-elle.

Pourtant, Sonia cultive des liens avec la culture malgache. Cuisine, musique, cérémonies traditionnelles (funérailles, mariages…), famille malgache en France… Mais malgré tout, l’attachement n’est pas au rendez-vous. « Je pense que j’étais dans une logique d’assimilation, explique-t-elle. J’étais française et ça me suffisait. Ce qui était très valorisé dans ma famille, c’était la réussite scolaire. Et à l’école j’avais honte parce qu’on se moquait de mon nom. Et puis, quand on grandit, on apprend l’espagnol, le portugais, l’allemand…mais pas le malgache. Donc ça crée une sorte de hiérarchie entre les cultures. »

Tu ne vas pas attendre que tout le monde meure pour y aller

C’est donc là qu’est né le rejet de Sonia vis-à-vis de sa culture d’origine : elle l’a rejetée parce qu’on l’a rejetée d’abord. Et l’école a le mauvais rôle. Comment expliquer qu’une des institutions les plus importantes de la République, celle qui promeut l’égalité, la sociabilisation, et autre ouverture sur le monde soit si excluante ? Sans oublier que nous parlons ici de jeunes enfants. Quoi de plus révoltant que d’être victime de discriminations à un si jeune âge, là où on devrait en être à l’abri ? « Je pense que l’école est très normative, oppressive. Elle ne devrait pas rabaisser les autres cultures. » déplore Sonia.

Et puis, un jour, l’oncle de la jeune femme décède. Elle a un déclic : « c’est là, en fait, que j’ai voulu aller à Madagascar. Je crois que c’était devenu très concret cette menace de ‘tu ne vas pas attendre que tout le monde meure pour y aller’». C’est ainsi qu’à presque 25 ans Sonia s’envole pour la première fois pour Madagascar.

J’avais soif d’anonymat et d’acceptation

Peu familier de ses racines, Yan raconte une histoire aussi semblable que différente de celle de Sonia. D’origine française, chinoise et polynésienne, il ne connaît la Chine que tardivement. Indépendamment de sa volonté, il est lui aussi passé par la case assimilation mais, contrairement à Sonia, c’est sa famille qu’il désigne comme actrice. Son grand-père a rejeté « toute la culture chinoise – sauf quelques valeurs profondes – par dégoût de ses relations et du gouvernement. » Avant lui, c’est son arrière-grand-père qui avait imposé la pratique du français à toute la famille. C’est pour cette raison que Yan ne parle pas sa langue d’origine. Mais, avant son voyage, Yan entretient quand même un lien avec ses racines, notamment grâce à la cuisine : « On faisait de la cuisine chinoise, et on allait souvent au restaurant chinois. Mes grands-parents étaient très proches d’une autre famille chinoise qu’ils avaient aidée à s’établir, donc on allait souvent manger dans leur restaurant » se souvient le jeune homme.

Cela étant, une habitude culinaire seule ne pousse personne à entreprendre un tel voyage. Quatre facteurs sont à prendre en compte dans le départ du jeune homme. Premièrement, les récits de sa grand-mère. Passionnée d’histoire, elle lui raconte fréquemment des anecdotes sur sa famille bourguignonne et chinoise : « C’est à travers cette oralité que j’ai appris à connaître des personnes de ma famille  jamais rencontrées ou qui étaient mortes depuis des décennies ! ». Deuxièmement, étant métis, il ressent l’envie et le besoin de connaître un environnement où sa couleur de peau ne détonnerait pas : « J’avais soif d’anonymat et d’acceptation » explique-t-il simplement. Troisièmement, sans pouvoir l’expliquer, Yan a toujours ressenti un attachement sentimental à la famille, aux ancêtres, à l’histoire et à la langue (il est d’ailleurs linguiste). Enfin, tout comme Sonia, le décès d’une parente est l’élément déclencheur : « Je me suis dit, je ne dois pas attendre, on ne sait pas de quoi la vie sera faite », raconte le jeune homme. A 20 ans, Yan prend donc la décision de rejoindre une association d’enseignement d’anglais et de découvrir la Chine dans ce cadre.

Bien que différents, ces deux témoignages se ressemblent dans ce qu’ils disent de l’assimilation. Derrière ce qui ressemble à une simple méconnaissance de ses origines se cachent des histoires de politique, d’acculturation, de rejet. Il y a dans ces deux cas une sorte de duel : en France, deux cultures ne peuvent cohabiter sans qu’il n’y ait trahison de l’une ou de l’autre. Il y a donc un sacrifice à faire. Et il se fait parfois au détriment de la culture d’origine. Et parfois, c’est le contraire. L’absence de connaissances sur le pays d’origine des parents n’est pas toujours synonyme d’acculturation.

La rupture forcée : s’éloigner de ses racines pour mieux s’en rapprocher

Fatma est d’origine soudanaise. Elle naît en France en 1983 mais part vivre au Soudan en 1985, lors du deuxième soulèvement. Malheureusement, son père ne trouvant pas de travail et sa mère ne pouvant subvenir seule aux besoins de toute la famille, iels émigrent en Libye deux ans plus tard. Au bout de 6-7 ans, ils font face à des soucis familiaux et politiques, ces derniers étant à l’origine de leur retour en France en 1993 (pour Fatma, ses sœurs et sa mère) et en 1994 (pour son père).

Ce retour en France, Fatma le vit terriblement mal : « J’étais enfant mais, depuis que j’avais quitté le Soudan, je ne faisais qu’attendre d’y retourner », dit-elle avec émotion. « Du coup, aller en France ne faisait que prolonger l’éloignement. En même temps, les conditions n’étaient pas favorables pour y retourner. On pensait tous que le régime ne tiendrait pas longtemps. Moi, je pensais qu’on allait rester en France 2-3 ans, ça s’est transformé en 25 ans. Et c’était insupportable tout ce temps-là, c’était hyper dur. »

Tout ce à quoi on pouvait se rattacher, c’était la communauté

Pourtant, Fatma a quitté le Soudan alors qu’elle était encore toute petite. Comment expliquer un tel manque quand son séjour y a été si bref et qu’elle était si jeune ? Selon elle, la période a beaucoup joué : « Dans ce contexte, [de révolution, ndlr] mes parents étaient vraiment super motivés. Il y avait l’envie de reconstruire le pays, ce ‘on en a fini avec la dictature, on tourne une nouvelle page’. C’était la période la plus heureuse de ma vie. J’étais chez moi, dans un contexte hyper positif pour le pays. J’apprenais ma langue sur mon sol, chose qui paraît banale mais maintenant, avec du recul, je me rends compte que c’était une chance. » La jeune Fatma a aussi été marquée par les particularités de la société soudanaise : « il y a une hyper sociabilisation entre les gens en général. » Et cette « hyper sociabilisation » l’aide à surmonter la vie en Libye et ses difficultés. Elle explique que, pour pallier le manque d’activités, la communauté soudanaise ne compte que sur elle-même : « Tout ce qu’on avait c’était une chaîne de télé. Donc tout ce à quoi on pouvait se rattacher c’était la communauté : tout ce qui est fêtes, mariages, fêtes nationales qu’on célèbre ensemble, les concerts qu’on organise. Tout ça a ajouté à l’attachement » se souvient-elle.

Mon identité soudanaise est restée très forte parce que j’ai pas eu l’opportunité de construire une identité autre, française

Et puis, Fatma quitte la Libye et arrive en France. Elle a alors 10 ans et ne parle pas la langue. Cela crée un fossé entre les Français et elle. Fossé que le racisme creuse d’autant plus. Fatma raconte l’avoir vécu « vraiment violemment ». « Moi, j’ai pas grandi en France. J’ai grandi avec une identité qui existait déjà et cette identité a été insultée. J’ai été insultée parce que je suis pas française et qu’en plus j’avais aucun complexe à être soudanaise. Mais du coup, les complexes se sont créés à un autre niveau – parce que je suis noire etc. Tout ça a fait que mon identité soudanaise est restée très forte parce que j’ai pas eu l’opportunité de construire une identité autre, française » affirme-t-elle.

Rejetée, c’est donc auprès de sa communauté que Fatma trouve du réconfort. Emue, nostalgique, la jeune femme évoque notamment la place de la musique dans sa communauté. Le luth, les chants… chez les Soudanais, aucun rassemblement ne se déroule sans musique, aussi petit soit-il. Et cette mélomanie reste ancrée en elle, la rapprochant toujours plus de son peuple. Enfin, Fatma souligne la particularité de l’exil : l’interdiction d’aller au pays participe grandement au manque déjà présent. « Dans un autre type d’immigration, t’as l’occasion et t’as le droit d’aller au pays régulièrement. Nous, on pouvait pas parce que mes parents étaient des opposants politiques » explique-t-elle.

Il y a toute cette pression que peuvent avoir les parents financièrement. Parce qu’on a besoin d’eux au pays, on a besoin qu’on leur envoie de l’argent.

Le mal du pays de ses parents, Fatma l’évoque souvent. C’est certainement parce qu’elle a vu son père en souffrir autant psychologiquement que physiquement. En effet, pendant ces longues années passées en France, Fatma voit son père sombrer dans la maladie. A la suite de plusieurs AVC, il perd la mémoire, son autonomie, l’usage de son corps… Selon elle, ce déclin a été provoqué par l’exil : « Il y a toute cette pression que peuvent avoir les parents financièrement. Parce qu’on a besoin d’eux au pays, on a besoin qu’on leur envoie de l’argent. Et je pense que je ne voyais pas les choses venir, mais pour mon père c’était insupportable de ne pas voir sa famille et son pays pendant tout ce temps-là. » Après un quart de siècle, c’est donc à 29 ans que la jeune femme emmène son père sur sa terre natale et, par la même occasion, redécouvre ce pays qui lui avait tant manqué.

Complexes et chargées en émotions, tous ces récits témoignent du même phénomène : le rapport entre un.e descendant.e d’immigré.es et son pays d’origine (lorsqu’il est connu) peut être conflictuel, compliqué, passionnel, mais quoi qu’il en soit, il existe. Et parce qu’il existe, Sonia, Yan, Fatma et bien d’autres ont décidé de ne plus le subir, de ne plus être passif.ves et de nous raconter les attentes, les déceptions, les réalités de ce premier voyage si particulier.

Sylsphée BERTILI

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