Ahhh… la mocheté,  qui ne s’est jamais senti·e moche ? En effet qu’importe notre ethnie, notre taille, notre sexe, ou notre statut social, chacun·e d’entre nous, un jour ou l’autre, a ressenti ce dégoût vis-à-vis de sa personne.

La raison ? Une seule remarque, souvent. Celle qui nous rappelle que nous ne sommes pas dans les normes visuelles des standards de la beauté mondialisée. Ce sentiment semble venir s’installer très tôt. Alors comment vit-on « sa mocheté » à l’adolescence, lorsque nous sommes en pleine construction, surtout quand on est une jeune femme ?

On constate une chose d’abord : le concept de « mocheté »  semble être plus acceptable chez les hommes. Elle se réfère pour cela aux critères de standards esthétiques que l’on voit au sein de la société : ils sont destinés en majorité au corps féminin.

D’où le choix assumé de parler d’ « elle » et non de « lui » : cette jeune fille ancrée dans une société qui n’a pas de pitié pour celles qui font exception à la règle c’est -à-dire être belle. Cette jeune femme, c’est peut-être vous, moi, ou cette fille que vous connaissez dans votre entourage et qui se reconnaîtra peut-être dans ces lignes.

Un fardeau qui débute par un constat : elle est moche.

Tout commence par un constat : en primaire, elle n’était pas celle à qui on aimait tirer les cheveux. Cela continue jusqu’à son adolescence, personne n’ose la taquiner. Pourtant, autour d’elle, les premiers couples se forment. Ah… le temps passe et passe mais toujours rien. Mais rien ne l’inquiète. Après tout, ce n’est pas grave car tôt ou tard son âme-soeur arrivera. En plus de ça, il y a bien d’autre chose à faire; se concentrer sur ses études par exemple.

C’est alors qu’elle se tend vers les personnes qu’elle a pour habitude de voir sur Instagram : taille de guêpe, claire de peau, grande, yeux en amande, lèvres pulpeuses. Et ça ne s’arrête pas juste à Instagram, parce que tout le monde semble y adhérer. On les voit à la télé, que ça soit dans les séries ou sur les plateaux. D’après celles et ceux qui les observent :  « elles sont magnifiques ! ». Le verdict tombe, elle, devant son écran, n’est pas belle. Elle est moche.

Incompréhension face à des standards de beauté étroits

Nez fin, yeux en amande, cheveux bouclés,  abdos, brune ou blonde, grande de taille… etc. Tout cela semble définir la femme idéale. Elle, elle n’est pas tout ça. Les principaux critères émis sont à l’opposé d’elle. « Je suis hors-norme » conclu t-elle,  donc moche.  Pourtant, une partie de ce qui pourrait apparaitre comme ses défauts sont plus ou moins acceptés. Parce que oui, si on y regarde bien certains traits dit « hors-normes » sont acceptés.

Pour arriver à cette conclusion, la jeune femme s’est penchée sur le cas de Kylie Jenner (soeur de Kim Kardashian),  aka l’une des influenceuses considérée comme « belle ». Kylie Jenner n’est pas grosse mais à des formes, accompagnée d’une taille de guêpe. Elle n’est pas noire mais est bronzée toute l’année, à faire croire qu’elle est presque « light skin ».

Elle s’insurge d’ailleurs de la polémique autour de L’Oréal de juillet 2020. La marque avait été épinglée pour avoir annoncé supprimer le mot « blanchissant » de ses crèmes mais en continuant de commercialiser ces produits éclaircissants.  Pourquoi  s’obstinent-ils à croire que le colorisme n’existe pas ? Dans ce cas là, on n’aurait pas dû faire le Vogue Challenge qui visait à promouvoir plus de diversité au sein des magazines de mode féminins, à commencer par les mannequins noirs.

 

 

Sur son téléphone, elle remarque toujours que malgré les polémiques et les initiatives,  les critères de beauté sont toujours de plus en plus nombreux, mais s’arrêtent encore trop souvent aux corps des femmes en particulier.

Afin de vivre en toute tranquillité, la moche devra user de tactiques .


Une chanson dans laquelle Pomme raconte le rapport au corps et à la comparaison physique. 

La « mocheté » semble donc être un syndrome courant chez les femmes. Ainsi,  afin de vivre en toute tranquillité, celle qui se considère moche devra user de tactiques. Ces tactiques vont s’inscrire dans une forme de commandements :  « les commandements des moches ». On peut en citer quatre :

  1. Être la plus drôle de sa bande ou du groupe : l’idée est de pouvoir trouver d’autres qualités afin de masquer la malédiction physique.
  2. Savoir ne pas trop s’imposer au risque qu’on nous rappelle notre place.
  3. Ne pas adhérer au fait qu’on nous trouve belle.
  4. Rappeler toujours qu’on est la plus moche dans le but de rassurer ses copines.

On pourrait ainsi résumer la condition de la moche au mantra suivant : « reste à ta place ».

Un fardeau qui devient une revendication. 

Et si la solution au problème se trouvait dans l’amour avec un grand A ? Comme dans tous les contes de fées, le prince vient à la rescousse de sa belle ! Seul lui pourrait conjurer le mauvais sort en sortant une phrase qui lui semble totalement impossible à croire : « tu es belle ! ».

Ces 3 mots ont alors retenti partout en elle ! Mais ce semblant de remède lui font un tout autre effet, comme une forme de déclic : « pourquoi ai-je dû dû attendre un homme pour me trouver belle ? Afin d’avoir confiance en moi ? Pourquoi ai-je envié ces filles appréciées par les garçons dans ma classe ? »

Cela peut s’expliquer par le fait que jusqu’à la moitié du XXème siècle, les femmes jouissaient de leurs droits aux hommes. Plaire aux hommes comme l’explique Charlie Danger, permettaient aux femmes d’acquérir un travail, un compte en banque, sortir… en d’autres termes jouir d’une partie de leur liberté.

 


« Pourquoi vous ne vous sentirez jamais belle ? » par Charlie Danger. 

C’est encore un peu le cas  aujourd’hui avec le phénomène du « pretty privilege » (le privilège d’être beau/belle en français). Un privilège social grâce auquel on peut avoir des traitements de faveur en fonction de sa beauté physique notamment dans le cadre de la recherche d’un emploi.

En Corée du Sud par exemple, de plus en plus de personnes au chômage n’hésitent pas à recourir à la chirurgie afin d’avoir plus de chance d’obtenir un emploi. Le pays possède le plus grand ratio d’opérations esthétiques par habitant au monde.

Ce « pretty privilege » peut être problématique car il objectifie à la fois la personne qui en bénéficie et l’autre qui se voit dénigrée dans nombre de ses démarches. Les deux sont ramenés à leur physique et rien d’autre.

Dans une tribune postée dans le Huffington Post, Heather Jones racontait les commentaires dégradants sur son physiques reçus sur les réseaux sociaux après avoir interpellé un animateur lors d’une émission : « Je n’étais pas bouleversé parce qu’on m’avait traitée de laideron (…) J’étais frustré que la discussion intelligente que j’essayais d’avoir ait été détournée et se soit concentrée sur mon apparence ». 

Cette année notre adolescente, « elle », a assisté à cela. Lors d’une conversation dans son groupe de classe, les garçons se sont mis à parler des plus jolies filles de la classe. Une conversation plutôt déroutante : ils occupaient tout l’espace, ce qui laissait place à une forme de gêne que ça soit auprès des belles et des moches. Un sexisme ambiant encore présent comme nous le montre la dernière campagne de Rose Carpet.

 


La campagne de Rose Carpet sur le sexisme diffusée en novembre 2019. 

 

Charlie Danger souligne encore un point : la tendance à rendre des standards minoritaires comme étant la norme générale. Des standards généralement biaisés tel que nous le démontre l’instagrameuse et youtubeuse Danae Mercer  qui s’amuse à montrer de quelle manière les influenceuses se mettent en avant des corps irréels via des poses ou en se photoshopant.

 

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What you see vs what you don’t / or shoutout to all my gals trying to LOVE themselves, because that stuff is HARD sometimes. Especially with SOCIAL MEDIA And all those picture perfect moments staring right back at us. BOTH of these snaps are me. And both are worthy. And both are great. But sometimes, Sometimes, I still struggle with the one on the right. The one where my cellulite shows. And my belly rolls and my skin folds — something it’s doing more now that I’m getting older. But that struggle? That quiet internal battle? That’s ok. That’s human. The diet industry is strong and powerful, And it’s got some $72 billion behind it. Plus so many of us women are told our worth sits in the way we look, A line that we’re fed from the time we’re little girls. So yeah. SELF LOVE is complex And change won’t happen overnight. But we can start. We can try. We can step out on the beach and POSE to our lil heart’s content then RELAX will full belly laughs and happy squishy bodies. Or wear those shorts. Or try that Polefit class. We can celebrate our bodies for ALL that they are and all they do, Even as we open ourselves up to the real, glorious glow-up of SELF LOVE. We can shoutout each other along the way. Women empowering women, Even as we learn to celebrate ourselves. We can. You got this. x Photo @chiclebelle je l’adore. #selflove #selfacceptance #instavsreality #angles #posing

Une publication partagée par Danae | Angles + Self Love (@danaemercer) le

Face aux diktats numériques et sociaux, la « mocheté » devient alors une revendication :

Non je ne réponds pas à ses injonctions physiques, des images et des commentaires qui poussent à changer ma personne. Oui je suis contre ces impératifs qui poussent à un sexisme inconscient.

Après cette prise de conscience nécessaire, « elle », se résout à accomplir ses premières résolutions : devenir une femme badass qui ne réduit pas sa valeur à son corps. Ce ne sera pas tous les jours facile, l’affirmer serait faux. Mais elle et beaucoup d’autres sont bien déterminées à y parvenir.

Mara LUTONADIO

Dessin à la Une : Couverture de la bande dessinée « Une vie de moche », de Francois Begaudeau, Cecile Guillard. Un livre dont la narration de cet article s’inspire librement.

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