Article initialement publié le 26 avril 2020

Les pieds étaient sur leurs pointes et le petit morceau de pâte à pain virait au marron à force que je le triture, le fasse tomber par terre (ou le farcisse d’une crotte de nez pour la science). J’avais très peu d’années et à plusieurs centimètres au dessus du niveau de mes méfaits, ma mère pétrissait son pain comme je l’avais toujours vu faire.

D’abord la farine, toujours

Les gestes étaient toujours les mêmes, comme le Zidane de la pub avant un match. Un rituel. Il fallait d’abord sortir les ingrédients. La farine, la levure, le sel et un récipient qu’elle me chargeait parfois de remplir d’eau. Alors elle mettait le doigt dedans « trop froide » certains jours, « trop chaude » d’autres, « ça va le faire » les jours où elle était trop fatiguée d’être perfectionniste. Puis elle posait un torchon mouillé sur la table. Dessus, une espèce de grand saladier aux bords très bas dont je ne connais le nom que dans une seule langue. Après, elle enlevait ses quelques bijoux et se lavait longuement les mains, souvent jusqu’aux coudes. Je la regardais avec le filtre vert et la musique du générique d’ « Urgences ».

Elle versait la farine, le sel, faisait un petit trou au milieu, un peu de levure puis l’eau. Il fallait y aller petit à petit. Au début, les mouvements sont circulaires, plutôt doux et tranquilles, puis quand la pâte se forme il faut y aller avec les poings. Il faut en donner encore et encore. Pétrir la pâte dans tous les sens, de longues minutes, l’humidifier de temps en temps. La pétrir encore. Souffler un peu puis y retourner.

Aujourd’hui, je ne peux pas m’empêcher de voir un exutoire discret là-dedans

J’ai vu ma mère, mes tantes, mes cousines faire ces gestes-là. Parfois debout dans une cuisine équipée, parfois assises par terre dans des décors moins instagrammables, une bassine pleine de pâte entre les jambes à donner des coups et des coups. Aujourd’hui, je ne peux pas m’empêcher de voir un exutoire discret là-dedans. Il y a des souffrances qu’on ne remarque qu’aux poings qui se serrent. Certaines femmes les collectionnent. Quelques unes, chuchotées un peu trop fort, sont tombées dans mes oreilles d’enfant. Alors en observant les bras monter et descendre sur la pâte, un jour je me suis dit que le pain prenait les coups que d’autres auraient mérité. Qu’il était pétri des petites humiliations que les femmes se racontent le soir. 

J’ignore à quel âge mais à un moment j’ai été appelée dans la cour des grandes et faire du pain a cessé d’être un jeu et un spectacle. La seule excuse que j’aurais pu opposer pour y échapper est celle de l’école. Les devoirs passaient un tout petit peu avant la cuisine. Mais c’était les deux matières principales. Une éducation sous le haut patronage de Jules Ferry et de Choumicha (la Maïté marocaine). Et la volonté d’élever des femmes toutes options. Les grasses matinées, même le week-end ayant plutôt mauvaise presse sous notre toit (en d’autres termes : elles étaient interdites), le pain se malaxait le matin. Et soyons honnête, je n’ai jamais été très bonne parce que jamais très énergique non plus. Ou alors peut-être juste pas assez en colère. Trop chérie.

Je pourrais le reconnaître entre mille et rien qu’à l’odeur un jour de sinusite

Autre que mes soeurs et moi, ma mère a aussi eu Christelle comme disciple, une auxiliaire de vie qui à force de repartir avec un petit morceau de pain maison à la fin de sa journée avait demandé la recette. Elle a eu droit à un cours. Je ne la revois pas pétrir, mais je vois juste les yeux de ma mère fixer le gigantesque tatouage de chien husky que celle-ci arborait sur le bras. C’est que c’était le premier chien qu’elle laissait entrer chez elle. Elle donnait l’impression de ne jamais être très loin de le toucher du bout du doigt, comme elle fait pour savoir si la pâte est suffisamment pétrie ou pas. Et à chaque fois que Christelle demandait si elle devait continuer de malaxer, ma mère,  trop occupée avec le husky disait oui sans regarder, avec le doigt qui fait des cercles dans le vide. Celui que font les samaritains qui viennent vous aider à sortir d’une place de parking technique quand ils vous disent de braquer. Christelle a fini dernière de la classe.

La meilleure ouvrière de la cité

La qualité du pain de ma mère a été reconnue par ses paires, soit d’autres femmes au foyer immigrées faisant elles-mêmes leur pain comme leurs mères avant elles. Sa mie fond sur la langue. Un jour je me suis postée devant le miroir avec la langue tirée et un morceau pour constater. La science, toujours. Je pourrais le reconnaître entre mille et rien qu’à l’odeur un jour de sinusite. Trempé dans de l’huile d’olive, il se magnifiait. Et quand il n’y en avait pas, c’est que quelque chose n’allait pas. Alors au téléphone, elle se confiait à une amie « ça doit bien faire une semaine que je n’ai pas fait de pain, ils ne mangent que de la baguette en ce moment ».

Quand le boom des machines à pain a explosé dans les années 2010, elle ne voulait pas en être puis ses articulations n’ont pas été du même avis qu’elle. Mais la machine ne la remplacera jamais. Quand elle a le temps, elle continue de le faire à la main, « c’est meilleur ». Si un jour elle vous invite, demandez-lui si ses mains ont pétri le pain qu’elle vous sert ou pas. Vous aurez ainsi une idée de votre importance. 

Le confinement n’a rien changé à ses habitudes, elle en fait un jour sur deux. A la main alors qu’elle a dépassé l’âge pivot. Je le sais car j’ai demandé à mon père si là où ils sont, il ne fait pas trop de queue à la boulangerie. Ma mère a saisi l’appareil « tu rigoles, il est tranquille lui, on ne mange que du pain fait maison ». Derrière, j’ai entendu un rire satisfait.

Elle m’a demandé si j’en avais fait depuis le début du confinement, je lui ai répondu que non mais que sur internet, je voyais tout le monde en faire. Et comme il n’est pas toujours aisé de dire le manque, j’ai dit que l’on avait besoin d’elle en tant qu’arbitre. Elle m’a juste dit « mais c’est rapide, tu mets de la farine, de la levure, du sel… »

Latifa OULKHOUIR

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