Douze plats qui défilent, posés à tour de rôle au milieu de chaque table. Les Chinois montrent, à tout leur mariage, qu’ils sont les descendants d’une grande civilisation. Moi, je suis le descendant de la civilisation bondynoise. Les deux seules personnes à notre tablée qui n’étaient pas du terroir, ont bien compris ce que cela signifiait.

Un couple très mignon de Parisiens tout proprets. La mariée, qui était du pays, avait étoffé son carnet d’adresses au-delà du periph’, durant ses années d’exil en école de commerce. Par commodité, elle avait placé ces deux bels gens avec nous autres, ses amis d’enfance : huit authentiques descendants des brigands de la foret de Bondy. Bonne idée.

C’était la guerre ! Les plats touchaient à peine la table qu’on se jetait dessus, gueules grandes ouvertes pour rafler la moindre miette de victuaille. Durée de vie : 5 secondes. Un massacre. Je me suis conduit comme un « animaux ». J’ai croqué dans une tête de pigeon. Un pote m’a bouffé un doigt, visant le ravioli de poulet que j’avais arraché des dents de mon voisin de table. Les deux tourtereaux, choqués par leurs cheveux luisants de nourriture éclaboussée, ont vraiment maigri un grand coup ce soir là. On ne leur a même pas laissé la menthe qu’on pose habituellement pour décorer les plats de nems.

Une veille tradition locale. 

« Chéri, j’ai peur. Celui là ne mâche même pas : il a vomi une crevette entière. » Avec les rats du caniveau qui me servent de convives, moi la sauce soja je la bois cul sec. C’est vrai que je la digère mal.

 « T’inquiète pas ma pu-puce, il y a le plat de porc laqué qui arrive. On va bientôt pouvoir manger ». Avec deux Kabyles à table et un Juif qui a boulotté un jambon beurre en furet le jour de sa Bar Mitzvah ? Ces deux là ont fini la soirée au Mc Do.

C’est que le temps d’un mariage, notre bien bonne amie n’avait pas seulement réuni une assemblée de Bondynois pur jus, peuple qui considèrent que tout a tellement meilleur goût dans l’assiette des autres. Elle avait recréé une vieille institution du pays, chère à mon cœur d’enfant :  » la table des porcs « .

À Bondy, chaque cantine, de chaque école primaire en avait une. C’était la cour des miracles version gargote et format junior, le coin sombre où l’on parquait tous les parias, handicapés moteur incapables de manger droit. J’y fus admis en CE1 parce qu’après une semaine de cantine, je ne savais toujours pas couper le poulet avec mon couteau.

Pas de porc à la table des porcs.

Tous mes amis d’enfance présents au mariage étaient passés sur un des bancs de la table des porcs. L’élite de notre nation. Nous portions, à la sortie du réfectoire, le menu de la cantine sur nos habits. Le soir, ma mère pouvait contrôler sur les tâches de mon pull ce que j’avais mangé à midi.

Nous étions parqués au fond du réfectoire, à côté des toilettes, pour ne pas éclabousser les « Propres ». Sur deux longs bancs siégeaient à mes côtés huit des mes camarades, les plus cradingues de l’école. Un conglomérat qui réunissait en un même conseil enfants maladroits à l’extrême, peintres sur purée et tous ceux qui voyaient pour la première fois une fourchette. Après tout, on n’en a jamais eu besoin pour manger le mafé à l’ancienne ou le couscous des Marocains.

À notre table, il y avait aussi Bertrand et Benjamin, les jumeaux de l’école, deux joyeux lurons qui persistaient à déguster leur soupe avec une éponge quand ils ne faisaient pas des bulles avec. Les amis juifs complétaient le quorum. Par commodité ou hasard des affectations, la table des porcs c’était aussi la table où on ne mangeait pas de porc.

Même ceux qui nous ont rejoints pour des questions religieuses vivaient les premiers moments en notre compagnie comme une dégradation. Nous étions les bébés un peu demeurés qui bavaient le manger sur nos affaires. L’opinion publique, qui s’exprimait pendant les 30 minutes de chaque récrée, jugeait que le statut de redoublant était nettement plus enviable qu’une présence à notre table.

Toucher le fond du verre.

La première journée à la table des porcs est la plus dure. On vous envoie au milieu de gens que vous ne connaissez pas, qu’on vous a appris à mépriser. C’est écrasé de honte, sous les regards suffisants des « Propres » qui suivent votre relégation, que vous prenez place parmi  » les Intouchables « , vos nouveaux frères. Humilié, désorienté, vous vous accrochez aux traditions de la cantine pour ne pas sombrer. Plongeant le nez dans votre verre, vous espérez y lire votre âge mais une double couche, merguez-épinard séché, vous empêche de voir les chiffres habituellement gravé au fond des gobelets Duralex. La table des porcs a ses couverts attitrés, maculés des vestiges de nos orgies culinaires, à l’épreuve de tous les lave-vaisselles.

Vous reposez votre verre sans avoir le temps de digérer votre déception car la dame de service arrive avec le plat du jour. Celles qui nous servaient étaient toujours les fraiches recrues que l’on bizutait ou des employées en délicatesse avec leur hiérarchie. La table des porcs était aux dames de la cantine ce qu’est la Sibérie aux fonctionnaires russes.

Les braves femmes qui nous étaient affectées sortaient de leur journée de travail déprimées, avec des petits pois dans les oreilles, mais elles avaient beaucoup moins de boulot avec nous. Les « Propres » étaient servis comme au restaurant, un par un, à la spatule d’orfèvre, directement dans leur assiette. À notre tablée, l’énorme plat en métal était posé au milieu de nous autres, dans un grand bruit de suintement. Sa mission accomplie, la malheureuse mise à notre service rebroussait chemin en mode Speedy Gonzales, la peur dans les yeux, jamais assez rapide pour échapper aux dégâts collatéraux de la cohue qui commençait.

Comme les nouveaux ne sont pas bien au fait avec le concept d’auge à cochons, généralement, les premiers jours, ils ne mangent que leur quatre heure. Les jumeaux étaient les plus gras, les mieux nourris et aussi les plus courageux. Ils plongeaient la gueule ouverte dans le plat parmi une forêt de griffes et au milieu des coups de fourchette. Il fallait se battre pour arracher une poigné de riz.

Et même avec la nourriture bien en main, tout restait à faire car il fallait compter du chemin avant qu’elle n’arrive à votre bouche. Salomon, un cador en arithmétique, calculait le mieux ses trajectoires d’interceptions. Nous appelions le  » sceau de Salomon  » la marque si particulière que faisait son croc sur les pommes de proches voisins.

Yacouba était le meilleur technicien.  » La plancha « , son coup de coude éclair qu’il effectuait sur une paume trop fébrile, faisait voler la boustifaille vers un autre propriétaire. Il prenait alors une commission allant de 25 à 75 %, selon la denrée et son taux de pénétration dans l’air, indexé sur le cours du jour de la clémentine, la valeur étalon car la plus stable. Rien ne vous prépare à ça. Rien. Sauf peut-être Wall Street et mes diners de famille.

Repas de famine.

À table, à la maison, j’avais la plus mauvaise place, dos à la télé mais surtout pris en tenaille entre ma sœur et mon frère. L’une mangeait comme l’ogre de Perrault et poussait trop loin avec sa fourchette ses sentiments fraternels. L’autre était un furet dopé à la potion magique qui attendait le moindre moment d’inattention pour taper dans mon poisson pané. Sa technique de piranha faisait passer Yacouba pour du fretin donné aux poissons rouges. Mon frère c’était un radar, dix missiles au bout des mains et des grappins à la place des ongles. Il était si vif que je me suis entrainé à éternuer sans fermer les yeux. A défaut de quoi, manger à sa portée était synonyme de carême. Ma sœur d’un côté, Arsène Lupin croisé avec un Sanibroyeur de l’autre… Il ne fallait pas chercher bien loin les causes de mon strabisme divergent.

Pour préserver mes apports caloriques, je ne pouvais pas compter sur du rab. Maman calculait nos repas à la frite près, 17 par enfant, c’est comme ça qu’on a pu déménager dans un pavillon. Quant à me plaindre des razzias qui endeuillaient mes repas, mon père, l’autorité suprême, appliquait l’une de nos grandes lois familiales : « Pas vu, pas pris ».

Tenir son rang.

Fort de cette expérience de vie, j’ai essuyé le premier feu à la table des porcs avec les honneurs. C’était du biscuit, que j’eus d’ailleurs en rab ce jour là, grâce à deux voisins de table fort naïfs sur mes intentions de lier connaissance. Ça sentait le poisson frais ces deux là, des cocos tout récemment admis parmi la lie de la cantine, comme pouvaient en témoigner leurs joues creuses et la virginité de leurs assiettes. Je n’avais pas d’appétence particulière pour le vol ou l’arnaque, mais à Rome faisons comme les Romains. J’avais volé leurs desserts pendant qu’ils me racontaient leur vie et ce larcin fût tacitement autorisé par les pontes de notre tablée, Salomon et Yacouba, les seuls CM2.

J’appris plus tard que les cochons de lait que j’avais détroussés avaient été mutés chez nous la veille parce qu’ils jouaient au volley-ball avec du pain et des boulettes de fromage. Les chefs de notre communauté faisaient tout pour que leur incarcération à la table des porcs soit la plus dure possible, le temps d’expier leur faute. Pour les Juifs, les Noirs, les pauvres et les Arabes, il n’y a pas de plus grand crime que jouer avec la nourriture. Les jumeaux seuls faisaient exception. Ils traitaient leurs haricots comme des Legos mais on les laissait tranquille parce qu’ils finissaient toujours par avaler goulument tout ce qui trainait, même les trucs en sauce qui avaient roulé dans la poussière.

Dieu merci, on m’envoya ici pour un crime « d’honneur », parce que chez moi le poulet se mange avec les doigts. Et puis j’avais assez bien tenu mon rang pour un bleu. Le cheveu et les sourcils un peu huileux, il est vrai, mais avec assez de victuailles dans mon bol et sa périphérie pour conclure le repas du midi par un rot de satiété. Ce geste traditionnel, cher aux gens de mon peuple à en croire Hollywood, m’attira le respect de mes semblables qui m’accueillirent dès le premier jour comme un bon camarade.

Le rêve de tout grand timide. 

Et c’était pour moi une grande première, me faire accepter dans un groupe, le rêve de tout grand timide. La première fois, je crois, que je me suis senti à ma place dans ce monde. On nous avait clairement discriminés, nous les basanés, les maladroits, les circoncis, les différents du troupeau. Devenus des intouchables, nous étions enfin libérés du regard d’autrui.  Blottis au fond du réfectoire, les pions et les instits nous foutaient une paix royale et nos discussions allaient bon train. C’est d’ailleurs à la table des porcs que j’ai appris comment on faisait les bébés.

Il y avait également une belle solidarité sur nos bancs. Chaque pet qui troublait la tranquillité des propres était assumé collégialement.  Les jumeaux refusaient de manger du « khallouf », du cochon, pour faire comme les copains. Et celui qui cherchait querelle à l’un d’entre nous à la récrée devait se farcir les sept autres. Nous vivions un moment sans lutte des classes. CE1, CM1 CM2, ce système de castes qui opprimait les plus faibles et les plus jeunes n’existait plus le temps d’un repas. Nous fonctionnions au mérite. On respectait le virtuose de la galéjade – de la grasse blague comme on dit au Nord –  et  on donnait le ballon du match au meilleur goinfre qui a su prélever sa part du lion dans l’assiette de l’idiot parti faire pipi.

Il n’y avait plus de « sale Arabe », « sale Juif », « sale Noir » ou « sale handicapé », insultes qu’on nous assenaient de temps à autre à la récré. Fiers de l’être qu’entre frères, nous n’étions que des « sales » à la table des porcs.

Photographie à la Une © Katriina O’Kane pour Querelles.

Idir Hocini

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