Ne plus voir les heures défiler ! Sentir le temps long. Une distorsion du temps qui nous tord le cou. C’est un coup à avoir tort, le temps a toujours raison. La raison, on la perd d’ailleurs quand le temps a le dernier mot.

Les heures, les minutes et les secondes s’étirent jusqu’à n’en plus finir. Le temps guérit les blessures mais il peut aussi tuer ! Le temps est assassin, il tue lorsqu’on pense tuer le temps. Tant qu’il y en a, ça va, mais on le presse un peu quand il n’y en a presque plus. En temps d’épidémie, on ne le compte plus vraiment.

Regarder le temps en face ! C’est comme regarder une horloge et compter le temps qui s’écoule. C’est parfois tout une vie qui s’écroule.

C’est fou ce que le temps passe. Phrase d’ultra, supporter du FC nostalgie. Le match est difficile et l’arbitre y a sifflé des prolongations. Au moins jusqu’au 11 mai, quelques promenades viendront encore rythmer notre ennui.

Oui mais au présent, le temps s’écoule lentement. Il nous en manque parfois. Il nous ment des fois.

Le confinement, moi j’connais bien, j’ai passé beaucoup d’années incarcéré. Enfermé, freiné dans le temps par mon passé en sang. Ensemble là-bas nous étions, ligués contre notre ennemi commun, le temps à y passer. Le temps à songer, à se ronger l’esprit. 22 heures sur 24 dans sa cellule de 9 mètres carré avec un co-détenu imposé par l’administration pénitentiaire.

Le temps n’est pas le même avec un copain ou un ennemi, avec un mec ennuyeux, un mec avec qui on ne partage pas les mêmes centres d’intérêt. Occupé, distrait, ennuyé, obligé, confiné, le temps ne s’écoule pas de la même manière. Les deux heures de promenades paraissent 20 minutes alors que les 22 heures enfermés en cellule nous semblent très – trop – longs. Un mois de vacances passe vite alors que un mois de mitard c’est une éternité.

Une fois, au mitard, en décembre 2017, il neigeait. La fenêtre était cassée, il faisait froid. Le lavabo fuyait, j’entendais toute les secondes l’eau s’écouler comme si le temps voulait me le rappeler en attirant mon attention. Je n’ai pas loupé une seconde de cette peine. Le temps m’a fait défaut. Il m’a défait un peu aussi. Seul dans une cellule froide, sale ou l’on peut entendre le temps qui raisonne. Les cris, les pleurs, le sang sur les murs sont les signes d’un étrange séminaire. Le temps, le froid, le bruit m’ont torturé. J’ai connu le froid ce jour-là. Ça m’a d’ailleurs gelé le cœur.

Le temps s’écoule comme bon lui semble. Je tremble quand je pense au temps que j’ai perdu là-bas.

L’isolement, être coupé du monde, se sentir seul. Lorsque vous êtes 300 en promenade et que vous ne connaissez personne, vous vous sentez bien seul. Seul au fond de votre cellule. Seul au fond du trou. Seul sous terre. Le temps a trop souffert, il se venge.

L’homme est un animal sociable et intelligent. La prison nous enlève tout ça, animal en cage comme des bêtes. On se sent seul dans un endroit surpeuplé, paradoxe carcéral par excellence.

Les contacts avec l’extérieur se font rares, peu de gens prennent de vos nouvelles. Ce sentiment de mort sociale peu à peu nous envahit. Pris par des sentiments, des émotions qui secouent notre âme dans notre corps.

Là-bas, une lettre, un appel ou un texto suffit pour nous sentir vivants. Un texto ou un appel pour donner signe de vie. Une visite, un parloir, garder le lien est important. La solitude flirte avec le confinement. Nos relations sociales changent, la vie n’est pas régie par les mêmes codes sociaux selon que l’on soit enfermé ou libre. Nos humeurs ne sont pas les mêmes. Tout prend un autre sens.

Traumatisé par l’ennui, le confinement nous marque. Épreuve de vie mémorable pour toujours. On parlera de cette époque comme l’on parle d’une guerre. Il y a un avant et un après. On dira aux plus petits : «  Toi t’as pas connu l’époque du confinement » avec un air nostalgique. En tout cas, la chanson est triste, sombre balade avec une envie de prendre l’air car on étouffe cloîtré entre 4 murs.

Le temps dans le cerveau, l’ennui dans l’esprit et la mort dans la peau.

Tant pis, le temps nous laissera ses séquelles. Une cicatrice mentale, notre cerveau sera en sang. Ensemble on surmontera les épreuves. Le moral est en déprime, des absences, des blocages de conscience. On est marqué par la prison. Elle nous tatoue la peau et nous grave le mal dans l’esprit.

Se réadapter a la vie sociale. Refaire sa vie avec un vide en soi que l’on cherchera à combler. Le temps guérit les blessures mais il fait mal et cicatrise mal. Passer son temps à penser, à panser ses plaies.

Retrouver la liberté, retrouver des sensations

On appréhende le jour de la liberté. On fait que d’y penser sans cesse. Liberta ! La liberté c’est plus qu’un mot, plus qu’un poème, c’est un sentiment fort !

Le coeur qui bat vite. Retrouver la liberté, c’est retrouver des sensations. On pense à où on va aller, ce que l’on va faire, comment s’habiller. Les retrouvailles sont un peu une fête : faire bonne impression, avoir bonne mine. Se grimer derrière un apparat de bonne humeur mais avoir les sens en ébullition. Regarder, voir, sentir, entendre, toucher, parler.

Désociabilisé pendant des mois, nous réapprendrons à vivre, à se sentir bien parmi les autres. On se demande déjà ce qu’on va faire, ou l’on va aller ? Errer, flâner, prendre l’air, faire une bise ! Ne pas être stressé de croiser une patrouille lorsque l’on n’est pas muni de son attestation.

Pour d’autres, contrôles et arrestations seront toujours d’actualité ; pour eux pas de répit, ils seront toujours poursuivis par un flic en képi. À feu et à temps. À feu et à sang.

Le temps n’a pas tort même s’il a les mains pleines de sang. Voilà leur sort à eux, mecs de quartiers à l’innocence bafouée par les préjugés. Confinés et donc parfois prisonniers de leur esprit. Les Parisiens d’habitude pressés et stressés sont désormais enfermés, cloîtrés, angoissés. Les beaux jours nous font bisquer. Le temps est doux, agréable mais dangereux. Le temps est encore assassin.

Le coronavirus nous montre que l’homme a fait son temps et qu’il est peut-être temps de changer. La morale du confinement est là : le temps est relatif à l’espace et à l’esprit donc mieux vaut ne pas se presser.

Samir BENGUENNOUNA

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