Marier leur culture africaine et la touche parisienne : voilà la mission dans laquelle se sont lancés Youssouf et Mamadou Fofana, deux frères de Villepinte, en 2015. Leur marque revisite le wax, un tissu à motifs traditionnel très utilisé en Afrique noire pour en créer des tee-shirts, des joggings ou encore des jupes. Avant de se lancer dans la mode, Youssouf galère à trouver sa voie après l’obtention de son bac ES : « J’ai fait un an à la fac de Villetaneuse avant de me rendre compte que ça ne me plaisait pas, se souvient-il. Je me suis donc mis à travailler en tant que préparateur de commande dans une société et là aussi, j’ai vite réalisé que je ne voulais pas faire ça pour le restant de mes jours. »

Youssouf reprend donc le chemin des études et s’oriente vers un BTS banque en alternance. « L’alternance était vraiment adaptée pour moi, explique-t-il. Je viens d’une famille de sept enfants donc il était assez difficile pour nos parents de financer les études de tout le monde. Il fallait donc qu’on se débrouille un peu par nous-mêmes, l’alternance me permettait de gagner un peu d’argent pour financer mes études. » Après son diplôme, le jeune Youssouf enchaîne et décroche un master de gestion de projet et de marketing.

Une réussite scolaire qui débouche sur une réussite professionnelle : Youssouf bosse ensuite au service informatique du Crédit coopératif et garde une attache forte avec son pays d’origine, le Sénégal. Régulièrement, il retourne d’ailleurs au bled pour visiter le village de ses parents situé à l’est du pays. Animé par l’idée de contribuer au développement du pays, il fonde avec son frère en 2014 l’association « Les Oiseaux Migrateurs ».

Youssouf et son frère Mamadou

Le Sénégal et le Bissap comme étapes

Ce projet social vise principalement à contribuer à la croissance des TPE et PME africaines qui ont pour mission de répondre aux défis du continent : « J’ai constaté une très forte dépendance des populations africaines vers la diaspora établie ici en France, explique-t-il. Avant de monter l’association, on avait eu pour idée avec mon frère de monter un centre hospitalier dans le village de nos parents, en demandant autour de nous des cotisations de 300 euros par personne. » Ce lien avec la terre de ses parents lui tient particulièrement à cœur comme il l’explique : « On a eu la chance de se rendre régulièrement au pays, de voir nos grands-parents. Mais certains de nos frères et sœurs n’en ont pas eu l’occasion et ils se sentent loin de leurs racines, et de ce fait-là leurs enfants aussi n’auront plus de lien avec leurs origines. Donc il nous fallait maintenir cette solidarité notamment avec l’association ». Autre objectif : permettre aux populations locales d’être auto-suffisants et autonome sur le plan économique.

Avant de lancer sa marque de vêtements, Youssouf et son frère décident de s’essayer à la production de bissap, une boisson africaine à base d’hibiscus. La confection est entièrement faite au Sénégal via des TPE locales et l’initiative connaît un succès fulgurant puisqu’il s’en écoule 50 000 bouteilles. Pas rassasié pour autant, Youssouf crée en 2015 la marque « Maison Château-Rouge », autofinancée par l’entrepreneur et son frère.

Avec sa marque, Youssouf Fofana essaie d’allier ses influences parisiennes et africaines

La marque commence rapidement à faire parler d’elle, mariant à merveille la mode africaine au style parisien et les demandes de collaboration se font nombreuses. Les pièces sont fabriquées avec des tissus achetés dans le quartier ou importées de Côte d’Ivoire. Après avoir collaboré entre autres avec les Galeries Lafayette ou encore Monoprix, c’est en 2017 que tout bascule pour lui : « Lors du Quai 54 (compétition de basket organisée à Paris), nous avons été approchés par les équipes de Nike, raconte-t-il. Ils nous ont dit qu’ils aimaient bien ce qu’on faisait puisqu’avec notre marque on donnait une image plus authentique de Paris et pas celle des cartes postales. »

Des alternants dans sa boîte, tous originaires de quartiers

Sans se douter de ce qui allait lui arriver, il est recontacté quelques mois plus tard par la marque à la virgule : « Ils nous ont demandé de designer une paire d’Air Jordan 1 leur paire classique, je n’y croyais vraiment pas au début ! Ça a été un immense honneur pour nous d’apporter notre touche à cette paire lorsqu’on sait tout ce que représente Nike en termes de valeurs et de symbole. C’est une marque qui représente vraiment notre état d’esprit ».  Dès sa sortie, la chaussure fait immédiatement succès et s’écoule en l’espace de 24 heures. Depuis, plusieurs personnalités se sont affichés avec la basket aux pieds comme le basketteur Chris Paul ou encore le chanteur Burna Boy.

Aujourd’hui Youssouf est accompagné de six personnes dans le développement de la marque dont trois étudiants en alternance originaires de banlieue parisienne. Un choix qu’il explique aisément : « Quand j’étais moi-même étudiant et que je cherchais une alternance, je galérais pas mal pour en trouver car il faut très souvent un réseau que nous, les gens de quartiers, n’avons pas forcément. Je ne veux pas tenir un discours victimaire non plus mais il est difficile pour nous de trouver lorsqu’on a personne pour nous donner un coup de main. » Il ajoute : « Alors, lorsque je reçois des candidatures de personnes qui me disent que s’ils ne trouvent pas de stage, ils ne pourront pas poursuivre leurs études, je fais en sorte de les aider. Parce que s’ils n’ont rien, ils vont prendre un petit boulot de façon temporaire et qui à terme peut durer plus longtemps que prévu. Tout cela crée un cercle vicieux ».

Youssouf travaille actuellement sur un « gros évènement » prévu pour 2020 et qu’il s’efforce de garder confidentiel. Avec son parcours, il est l’incarnation d’une banlieue ambitieuse, qui entreprend et qui est prête à conquérir le monde.

Félix MUBENGA

Crédit photo : Albert, Jean et Pedro

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