Chaque nuit en Île-de-France, plus de 50 000 personnes sont hébergées dans des hôtels sociaux payés par l’État. Parmi les adultes qui y vivent, 60 % sont des femmes. Dans les couloirs de certains de ces établissements parisiens, certaines disent avoir appris à éviter le regard du gérant, à ne jamais rester seules dans le hall, à ne pas demander de changement de chambre.
Myriam est l’une d’elles. Hébergée avec ses deux enfants à l’hôtel Cyrano (XIe arrondissement de Paris) de 2017 à 2020, elle décrivait le gérant comme « un homme de petite taille, au crâne dégarni, qui ne regarde jamais dans les yeux, mais toujours les seins ou les parties intimes », dans notre précédente enquête.
Elle racontait aussi le chantage qu’il aurait mis en place lorsqu’elle avait demandé à changer de chambre, la sienne étant infestée de rats : « Pour ça, tu sais ce qu’il faut faire : tu me donnes, je te donne. » Face à ce chantage sexuel, Myriam alerte le 115 et dépose une main courante au commissariat du XIe arrondissement.
Contacté à l’époque, le Samusocial indiquait avoir été « alerté depuis fin 2019 de faits de harcèlement commis par le gérant à l’égard d’une femme hébergée dans l’établissement ». La responsable de la communication confirmait par ailleurs que des mains courantes avaient été déposées par deux femmes différentes contre le propriétaire. L’hôtel, qui dispose de quarante-trois places pour accueillir les personnes mises à l’abri par le 115, avait alors fait l’objet d’une veille accrue, sans que l’hôtelier soit convoqué, en raison de la mise en place du confinement de mars 2020.
Un second hôtel, le même gérant
Mais le problème ne se limite pas au Cyrano, le même gérant est accusé par des femmes hébergées dans un second hôtel parisien qu’il détient : les Maraîchers, dans le XXᵉ arrondissement. Là encore, nous avons pu consulter plusieurs signalements effectués par des travailleurs sociaux sur la plateforme du Samusocial concernant des comportements à caractère sexuel du gérant. Le premier signalement, daté du 27 janvier 2022, note : « Problème avec hôtelier, agressions sexuelles. N’a pas porté plainte. Depuis quelques mois, il la laisse tranquille. »
Deux ans plus tard, en mai 2024, de nouvelles alertes indiquent : « En 2019, il aurait fait des attouchements à madame qui, à l’époque, n’était pas régularisée. De peur de représailles, elle en parle à l’équipe du Samu mais ne souhaite pas porter plainte » ; « En 2021, une autre femme du Samu a subi la même chose et une enquête interne a été ouverte » ; « Madame confie que l’hôtelier fait des attouchements à certaines femmes de l’hôtel. Elle n’ose pas en parler. »
Contacté par le Bondy Blog par téléphone le 30 avril, le gérant des hôtels nie en bloc les accusations d’agressions sexuelles. Lorsqu’on évoque les signalements multiples concernant des faits survenus dans les deux hôtels, il évacue : « Oui, mais attendez, signalement et agression, c’est deux choses différentes quand même ! » Et il ajoute : « La police n’est jamais venue m’arrêter. »
Le quinquagénaire affirme n’avoir pas connaissance des signalements, ni à l’hôtel Cyrano en 2019 et 2020, ni à l’hôtel des Maraîchers. Mais pour se justifier, il évoque d’autres faits, survenus dix ans plus tôt. Selon ses dires, en 2009, il aurait été placé en garde à vue à la suite d’une plainte d’une femme hébergée dans son hôtel. « À la fin, la police m’a relâché et m’a présenté ses excuses, justifie-t-il. Parce que tous ceux qui étaient là ont témoigné et dit que ce n’était pas vrai. »
Contacté par le Bondy Blog, le parquet de Paris confirme qu’une plainte pour agression sexuelle avait donné lieu à un classement sans suite en octobre 2009, faute d’éléments permettant de caractériser suffisamment l’infraction.
Le profil de ce mec était connu, alors pourquoi ça a perduré toutes ces années ?
Dix ans plus tard, malgré ces alertes sur la plateforme interne du Samusocial, les travailleuses et travailleurs sociaux de la plateforme d’accompagnement social à l’hôtel (Pash) qui interviennent dans les établissements ne sont pas informé·es des agissements du propriétaire. C’est le cas de Rokia* qui s’y rend en mai 2024 pour rendre visite aux familles qu’elle suit. À peine entrée dans le hall, elle est prise à partie par le gérant : « Qu’est-ce que tu fous là ? T’es sa sœur ou quoi ? »
Ces propos à caractère raciste l’incitent à quitter les lieux avec la femme qu’elle accompagne. Cette dernière lui confie alors qu’elle aurait été agressée sexuellement par le gérant en 2020 et assure l’avoir signalé à l’époque au Samusocial. « Le profil de ce mec-là était connu, alors pourquoi ça a perduré toutes ces années ? », s’interroge Antoine*, un travailleur des équipes mobiles du Samusocial, désabusé que la direction mette ainsi en danger les femmes hébergées comme les professionnel·les qui interviennent dans cet hôtel.
Enquête interne et fin du partenariat
C’est à partir de mi-2024 que les « éléments deviennent assez précis » pour que le Samusocial de Paris considère qu’il doit se saisir du dossier. « Une femme s’est plainte d’une agression sexuelle, en refusant de porter plainte. Elle a demandé à être changée d’hôtel en laissant cette histoire derrière elle », explique Vanessa Benoit, directrice générale du Samusocial de Paris.
Une procédure est alors lancée avec la Pash et les enquêteurs et enquêtrices de terrain de Delta, l’opérateur de réservation des nuitées hôtelières du Samusocial de Paris. « L’enquête a surtout abouti à des “on-dit” et n’a pas permis de réunir suffisamment d’éléments probants pour saisir le procureur de la République, conformément à l’article 40 du Code de procédure pénale », justifie Vanessa Benoit, qui assure que ses équipes sont restées attentives à la situation.
En interne, lors de l’année 2025, des réunions de crise sont organisées autour de l’hôtel des Maraîchers. Les travailleuses et travailleurs sociaux reçoivent un mail de la direction : « La situation avec l’équipe hôtelière se dégrade et la sortie de l’hôtel devient imminente pour la sécurité de madame […]. Il est formellement interdit de se rendre dans cet établissement. » Les rendez-vous avec les ménages doivent désormais être effectués à l’extérieur. « Nous protégeons nos équipes, mais le suivi des familles continue », précise Vanessa Benoit.
En parallèle, le gérant de l’hôtel est entendu par le Samusocial de Paris. Face à son « refus de coopérer », la direction met finalement fin à son partenariat avec l’hôtel des Maraîchers en février, soit près de sept ans après les premiers signalements. Cette décision fait suite à « plusieurs alertes signalant des comportements inappropriés et des dysfonctionnements incompatibles avec les exigences d’accueil des familles », précise un mail interne.
Depuis deux ans, de nouveaux outils ont été mis en place au sein du Samusocial pour « s’assurer du respect des droits et de la dignité des personnes accueillies ». Les hôteliers qui souhaitent se tourner vers l’hébergement d’urgence doivent désormais candidater à un marché public et obtenir un agrément. « L’hôtel des Maraîchers n’a pas été retenu dans le cadre du marché public : il ne pourra donc plus accueillir de ménages orientés par le 115 », assure Vanessa Benoit.
Elle affirme également qu’à partir de 2025, plus aucune famille n’a été orientée vers cet hôtel qui dispose de trente-huit places. Pourtant, selon les informations recueillies par le Bondy Blog, une femme seule avec enfant y a été envoyée en novembre 2025. Aujourd’hui, cinq familles y sont encore hébergées.
Interrogé sur cette fin de partenariat par le Bondy Blog, l’hôtelier affirme qu’il n’est pas au courant de l’enquête diligentée par le Samusocial dans son hôtel. Pour lui, si l’hôtel des Maraîchers n’est pas retenu dans le cadre du marché public, c’est pour des problèmes d’insalubrité. « Il y a plein de cafards et plein de souris », concède-t-il.
Alors que l’hôtel des Maraîchers fait l’objet d’une fin de collaboration, les deux autres établissements du même propriétaire, le Cyrano et le Moderne, dans le XXe arrondissement de Paris, semblent échapper à toute sanction. La direction du Samusocial affirme avoir mené des investigations, mais n’y aurait « pas recueilli d’éléments probants » concernant le gérant.
À Delta, « on lave le linge sale en famille »
Mais cette version laisse planer le doute. Comment le Samusocial peut-il affirmer aujourd’hui n’avoir pas connaissance de problèmes au Cyrano, alors qu’une enquête y avait déjà été menée et que deux mains courantes avaient été déposées, comme l’avait confirmé au Bondy Blog son service communication en 2023 ?
« La population des femmes hébergées est massivement concernée par les violences sexistes et sexuelles. Si les faits ne remontent pas jusqu’à nous, c’est parce que nos outils ne sont pas adaptés », concède Vanessa Benoit, la directrice générale. Une analyse que nuance Rémi*, agent de Delta, sous couvert d’anonymat : « À Delta, la politique, c’est “on lave le linge sale en famille”. La plupart du temps, ça concerne des personnes sans papiers qui ne portent pas plainte. Alors on essaie de gérer ça en interne. »
Depuis qu’il travaille au Samusocial, Rémi affirme que quelques hôtels ont été déconventionnés de la sorte. Mais que, dans la majorité des cas, les signalements reçus « quasiment tous les mois au niveau de l’Île-de-France » restent trop souvent lettre morte. « Il y a des hôtels où il y a eu plusieurs signalements de personnes différentes, et avec lesquels on travaille encore », constate-t-il. Pour l’heure, aucune procédure de fin de partenariat n’a été envisagée pour le Cyrano. Pourtant, des faits similaires à ceux qui ont entraîné la fin du partenariat avec les Maraîchers y sont également signalés.
Le Samusocial évolue dans un contexte de saturation chronique de l’hébergement d’urgence en Île-de-France. À Paris, le 115 reçoit en moyenne 5 000 appels par jour. Selon les périodes, seuls 15 à 30 % d’entre eux obtiennent une réponse, et la grande majorité des personnes qui sollicitent une mise à l’abri repartent sans solution. Lors de la dernière Nuit de la solidarité, organisée en février, 3 857 personnes ont été recensées sans hébergement dans la capitale.
Dans ce contexte de pénurie, chaque place compte. Déconventionner un hôtel, c’est perdre des chambres pour des familles déjà trop nombreuses à attendre. Le Samusocial se retrouve alors face à un arbitrage brutal : laisser des personnes dormir à la rue, ou continuer d’orienter des femmes vers des établissements où certaines disent subir des violences. Un dilemme qui révèle les failles d’un système d’urgence saturé, où la protection des plus vulnérables se heurte à la pénurie de places.