DE DAKAR A PARIS 3/6. Départ de Tunis pour Gabès, au sud du pays. Kab et ses compagnons ont décidé de passer la frontière libyenne pour embarquer en direction de l’Italie.

C’était le jeudi 06 novembre, j’avais pris la décision de prendre la route pour aller en Italie en passant par la Libye avec mes trois amis : Brahim, Salou, Hassane. A 4h30 du matin nous sommes réveillés pour formuler la prière de « fadjre ». Après avoir fini, chacun d’entre nous a pris son sac dans lequel nous avons glissé quelques habits, le coran, sans oublier les poèmes de cheikh Ahmadou Bamba (Khassaide).

Nous sommes sortis de la maison vers 5h du matin et avons arrêté deux taxis pour nous déposer à la gare ferroviaire de Tunis. Nous étions accompagnés d’un réfugié somalien, Mohamed, qui devait nous amener en Libye parce qu’il connaissait le circuit. En arrivant à la gare, nous avons acheté les billets à 24 dinars chacun. Directement la vendeuse nous demande si nous allons en Libye, Mohamed lui répond aussitôt : « Non, nous allons à Gabès », une ville sur la côte située à une centaine de kilomètres de la frontière libyenne.

Le train doit partir à 8h, nous allons prendre un café avant. Le train arrive, le chef de gare appelle les passagers pour Gabès à monter dans les wagons. Une fois assis, 10 minutes avant le départ, j’aperçois un homme de loin, bien coiffé, barbe bien taillée, en costume et cravate, chemise blanche, pantalon noir et chaussures bien cirées, c’est le contrôleur. Il s’est dirigé vers mes deux amis, Hassane et Brahim. Je le vois demandant leurs passeports et tickets, il leur pose deux ou trois questions, comme s’il était juge. Il finit par leur rendre les documents.

Mon tour arrive, le contrôleur me salut et me demande ticket et passeport, puis m’interroge « Où vas -tu ? À Gabès ». Je pensais qu’il allait s’arrêter à cette question, mais il poursuit : « Où exactement à Gabès ? Pour faire quoi exactement ?». Je lui réponds que des amis étudiants venus du Sénégal nous attendent là-bas, nous allons passer quelques jours avec eux, pour s’amuser. Il me rend mon passeport en me souhaitant bon voyage, j’en profite pour lui dire que pour Salou, mon ami assis juste derrière moi, est dans le même cas. Il ne lui posera pas de question. Mohamed est contrôlé à son tour, je l’entends échanger quelques mots en arabe avec le contrôleur et le voit sortir un papier de sa chemise. Le contrôleur lui fait un geste qui semble signifier « Ok ».

Rien que des tentes vertes, comme si nous étions dans une forêt

Pour l’instant tout se passe bien et nous sommes en route pour Gabès. À l’arrivée nous marchons 50 mètres avant d’arrêter deux taxis en leur demandant de nous amener à la gare des minibus. À la gare nous en avons profité pour manger et avons pris le bus pour le camp de réfugiés où nous devons passer la nuit. Arrivée au camp, la nuit était déjà tombée, il faisait froid et il pleuvait. On nous a fait entrer dans une tente puis servi un plat, du bancou (de la farine et de la sauce essentiellement). Je n’arrive pas à manger, c’est la première fois que je vois ce genre de plat. Je préfère aller dormir. Nous serons réveillés le lendemain de bonne heure par de fortes rafales de vent. Nous n’avons pas pu prendre de douche comme on le fait chaque matin, on s’est juste lavé le visage, brossé les dents et fait les ablutions pour la prière avant le petit déjeuner. Autour de nous, rien que des tentes vertes, comme si nous étions dans une forêt, une route passe par le camp aussi. Les heures passent et nous restons dans la tente. L’heure du repas arrive, une omelette et du pain. Je ne mange pas d’œuf, je me contente du pain.

Vers 20 heures, Mohamed arrive avec deux autres personnes. Ils nous disent de nous préparer, nous allons passer la frontière ce soir. Chacun se prépare, ils prennent nos passeports en nous disant que c’était plus sûr, car si nous nous faisions arrêter on risquait 10 ans de prison. Mohamed dit qu’il donnera les passeports à Adja, une voisine sénégalaise rencontrée à Tunis. Nous sommes d’accord. Il nous explique que nous devons éteindre les portables, ne pas parler lors du trajet et marcher attentivement en suivant l’un de ses frères, Ali.

Nous sommes 5, mes trois amis, Ali et moi. On forme un rang, je suis en troisième position. Beaucoup d’objets jonchent le sol, des bouteilles d’eau, des chaussures, des sacs, des bagages, des vêtements… Il fait nuit noire. Ali nous fait des gestes, nous demande parfois de nous accroupir, de ramper pour nous cacher dans les trous, il faut absolument de ne pas être surpris par les gardes-frontières qui circulent en voitures. À un moment nous apercevons un cabanon avec une lumière qui balaye les alentours, cette scène me rappelle le film Kirikou quand il voulait cueillir une feuille dans un arbre pour guérir les femmes de sa communauté.

Ali trouve un chemin pour contourner la lumière. Nous restons dans un trou assez profond, à quelques pas des grilles de la frontière avec la Libye. À un moment Ali fait des gestes, nous comprenons qu’il faut faire vite et doucement. Ali passe en premier, suivi de Salou, puis vient mon tour, celui de Brahim. Hassane est le dernier, mais en passant il s’est coincé dans les fils barbelés. Un policier s’est alors mis à crier, nous nous sommes plaqués au sol, Hassane a réussi à sauter, mais il s’est blessé au genou. Nous avons tous couru, les policiers ont lâché les chiens derrière nous, nous les entendions. Ils se sont mis à tirer des coups de feu dans notre direction, mais par miracle nous nous en sommes sortis.

Nous avons attendu dans un trou quelques minutes. Il ne manquait de quelques kilomètres avant de rejoindre le point de rendez-vous fixé avec les passeurs libyens. Nous les avions contactés avant notre départ, ils devaient venir en voiture. Les coups de feu des gardes-frontières tunisiens ont alerté la police du côté libyen. Nous voyons les voitures de patrouilles circuler, des Mitsubishi L200. Il est presque 2 heures du matin, je marche devant Salou, mon sac et le coran à la main. Nous finissons par apercevoir les pirogues et les bateaux qui flottaient sur la mer un peu plus loin. Ali nous les montre du doigt, avec le sourire, comme si notre rêve venait de se réaliser. Nous attendons, j’ai froid, faim et soif, mais je pense à tous ceux qui sont passés par le même chemin, qui ont enduré la même chose, ça me réconforte et m’encourage. Je ne veux pas montrer de signe de faiblesse à mes amis.

Je suis toujours fatigué et j’ai toujours aussi faim, comme tout le monde

Il est 3h15, il fait toujours aussi froid, quand Ali demande qu’on lui passe un téléphone pour qu’il prévienne les passeurs de notre arrivée. Ils échangent quelques mots, mais ne s’entendent pas bien, le réseau n’est pas bon. Il tente encore une fois, une deuxième fois et puis les crédits du téléphone s’épuisent. Je décide donc de sortir mon téléphone, il me restait suffisamment de crédit pour appeler Moussa, un ami de Tunis qui avait un cyber café et pouvait m’envoyer quelques crédits. Nous réussissons à appeler les passeurs. Ils nous demandent d’attendre, d’ici 30 minutes les voitures arriveront. Nous devons rester au bord de la route et attendre les appels de phares.

Une voiture approche, fait des appels, Brahim propose à Ali de téléphoner une nouvelle fois pour s’assurer qu’il s’agissait bien des passeurs et non des policiers. Ali appelle sans broncher, cela faisait aussi partie de notre « contrat ». Nous avions convenu avec mes amis Brahim, Salou et Hassane, que de la Tunisie jusqu’en Italie nous ne devions pas nous chamailler et que si l’un de nous prenait une décision nous ne devions pas la discuter. C’était comme ça, il en allait de la réussite de notre périple.

De l’autre côté du téléphone, le passeur répond, c’est bien eux, nous devons y aller doucement et attentivement. Nous ne sommes plus qu’à 50 mètres des voitures, en rang et en attendant que les passeurs fassent signe de monter. Nous traversons la route, Ali part le part le premier et Hassane ferme le groupe. Nous sommes séparés sur deux voitures. Je suis dans la première avec Ali, Brahim, le chauffeur et un accompagnateur. Je suis toujours fatigué et j’ai toujours aussi faim, comme tout le monde. La voiture s’arrête sur la route à hauteur d’un péage. Le chauffeur garde son pistolet près de lui tandis que le gardien assis sur une chaise le fixe dans les yeux. Il soulève la barrière sans échanger un mot.

Nous poursuivons notre route, l’autoradio passe des chansons en arabe qui me rappellent la Tunisie, surtout l’été, la période des mariages. Dès que nous arrivons, le chauffeur descend, vérifie qu’il n’y a personne. Nous descendons à notre tour, il fait nuit, on ne voit rien. Nous arrivons dans une maison, la porte d’entrée est en métal, elle se ferme avec 3 crochets. Plus loin une cellule, en entrant j’aperçois deux matelas sans couverture, des nattes, une télévision puis deux autres grandes salles. La première est remplie de matelas, de nattes, il y a une télévision aussi ; dans la deuxième une table trône au milieu de la pièce, une bouteille est posée dessus, le long du mur, un fauteuil de 3 places et au coin un robinet et un petit bâtiment qui ressemble aux toilettes.

Nous posons nos bagages, un homme se présente, Hassem, « Moustapha vous a parlé de moi, je suis le responsable, et les personnes que vous voyez ici travaillent avec moi. Donc, ne vous inquiétez pas, vous irez tous à Milan, inch’Allah ». Il nous demande ensuite l’argent destiné au voyage. Nous lui donnons tous 500 euros et allons rejoindre les matelas. Dans la pièce, que nous fermons à clef, deux Somaliens sont déjà présents, Abdou Aziz et Houssein.

Kab

 
1/6 : « Si tu as l’opportunité de rejoindre l’Europe, vas-y ! »
2/6 : Au travail je n’avais pas de nom, j’étais « l’africain », le « kahlouche »

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