Sur la route entre Tanger et Ceuta, jeudi 30 juillet, des centaines de personnes courent. Des adolescents aux traits encore enfantins, des femmes seules ou avec leurs enfants, parfois des familles entières et, surtout, beaucoup de jeunes hommes.
Certains longent la chaussée au risque d’être percutés. D’autres tentent de s’accrocher à l’arrière des poids lourds. Quelques-uns parviennent à grimper sur des camions à benne basculante, jusqu’à ce que les chauffeurs actionnent le mécanisme pour les faire descendre. Incapables de tenir, les jeunes sont projetés au sol. D’autres restent suspendus au sommet des remorques, plusieurs mètres au-dessus de la route.
En sens inverse, un flot de voitures revient des plages de Dalia, Sidi Kankouche ou Playa Blanca. Au bord de la route, des policiers font la circulation. À quelques mètres d’eux, les jeunes continuent de courir vers Ceuta, située à une douzaine d’heures de marche.
« On a nagé à côté de personnes mortes »
Tous avancent dans la même direction parce qu’une rumeur s’est propagée à une vitesse fulgurante. Depuis plusieurs jours, des groupes Facebook « Haraga », où circulent des informations sur les routes migratoires, relaient le même message : l’Espagne aurait ouvert sa frontière à Ceuta, enclave espagnole située sur le continent africain.
Quelques semaines plus tôt, la Cour suprême espagnole a jugé que les personnes interceptées en mer ne pouvaient plus être immédiatement renvoyées au Maroc sans bénéficier de la procédure ordinaire de retour et de ses garanties. Sur les réseaux sociaux, les vidéos de jeunes Marocains déjà arrivés à Ceuta se multiplient. Certains se filment en criant : « ¡Viva España! »
L’espoir gagne des milliers de personnes, parmi lesquelles Mohammed, 18 ans. Originaire de Martil, sur la côte nord du Maroc, le tout récent bachelier choisit de tenter sa chance par la mer, avec pour seuls effets son téléphone et sa carte d’identité.
« Pendant six heures, j’ai nagé, raconte-t-il lundi 3 août, quelques jours après sa traversée. Plusieurs fois, j’ai voulu abandonner parce que j’étais épuisé. Il y avait tellement de gens et il faisait si froid. On a nagé à côté de personnes mortes, noyées. »
Au moins 75 personnes ont péri pendant ces traversées, selon les autorités espagnoles. Ce bilan ne prend pas en compte les personnes toujours portées disparues.
Des récits de violences policières
Quelques jours plus tard, dans un parc du centre-ville de Ceuta, plusieurs dizaines de jeunes Marocains se reposent à l’ombre. Certains portent de profondes coupures aux bras ou aux jambes. D’autres ont le visage tuméfié, un œil au beurre noir ou les épaules couvertes d’égratignures. Plusieurs expliquent s’être blessés contre les rochers en arrivant sur la côte. D’autres accusent les polices marocaine et espagnole de les avoir frappés.
Karim, 21 ans, originaire de Tétouan, est devenu l’ami de route de Mohammed. « Dès que les policiers voyaient quelqu’un, ils le frappaient, avec des barres de fer ou à coups de poing, affirme-t-il. Ils ont cassé la jambe de l’un, brisé la mâchoire d’un autre. »
L’Association marocaine des droits humains (AMDH) réclame une enquête indépendante et internationale. Des images diffusées sur les réseaux sociaux semblent corroborer certains récits. Dans l’une des plus partagées, un policier marocain soulève une grosse pierre face à un homme à terre, dans les montagnes entre Ceuta et le Maroc, avant de la lui jeter sur le torse.
L’Espagne a répondu à l’arrivée massive de personnes par le déploiement de l’armée et de la Guardia Civil. Lundi 3 août, des militaires patrouillent encore dans toute l’enclave. Au poste-frontière, des dizaines de jeunes Marocains sont entassés dans des camions de l’armée, derrière les grillages et les barbelés. Impossible de leur parler : les militaires encerclent les véhicules.
Depuis, près de 70 000 personnes sont retournées au Maroc. Les autorités espagnoles présentent ces retours comme volontaires, ce que contestent plusieurs jeunes rencontrés à Ceuta.
« On n’a rien mangé depuis quatre jours »
Pour échapper aux forces de l’ordre, Mohammed et Karim se sont cachés dans la forêt, comme des milliers d’autres personnes. « La tactique, c’est de rester en petit groupe, pas plus de trois ou quatre, explique Mohammed. Sinon, la police ou l’armée nous pourchassent. »
Les deux jeunes ont aussi tenté de rejoindre le Centre de séjour temporaire pour immigrés (CETI), situé sur les hauteurs de Ceuta. « Mais il y a trop de monde et, là-bas, les policiers et les militaires ont été très violents », souffle Mohammed.
Des centaines de personnes, peut-être davantage, se pressent autour du centre. Parmi elles, Imad, un Algérien de 35 ans arrivé le 11 juillet. « Vendredi, on avait l’impression d’être dans un autre monde. La situation est extrêmement difficile : on n’a rien mangé depuis quatre jours et personne n’est venu, si ce n’est les journalistes. »
À côté de lui, une Sénégalaise de 27 ans présente une entaille au visage et les yeux rougis. « On a été violemment frappés par les policiers. On dort à même le sol, dit-elle en montrant la terre battue jonchée de cailloux. On pensait recevoir de l’aide en arrivant au centre, mais il y a trop de monde. »
Le CETI est désormais saturé. L’ONG No Name Kitchen prépare dans l’urgence une distribution de nourriture et d’eau. « La seule réponse du gouvernement espagnol est sécuritaire et militaire, alors que nous parlons de personnes traumatisées et violentées, dénonce Francesca, coordinatrice de l’association. Il y a un véritable enjeu de santé publique. »
Présente depuis plus de cinq ans dans l’enclave, l’ONG accompagne quotidiennement des personnes confrontées à la même impasse : parvenir à Ceuta sans pouvoir ensuite rejoindre l’Espagne continentale. Francesca se souvient d’un jeune exilé arrivé dix mois plus tôt. Désespéré par l’attente, il avait tenté de gagner le continent à la nage. La mer avait rejeté son corps le lendemain.
Une enclave sans issue
Ceuta n’est, pour la plupart des exilés, qu’une étape. Mais dans cette enclave de quelque 80 000 habitants, l’une des régions les plus pauvres d’Espagne, l’accès au logement et au travail est difficile et l’attente peut durer des mois.
Mohammed et Karim le savent. Retourner au Maroc, à quelques kilomètres seulement, est pourtant inenvisageable. « Si tu n’as pas les moyens, c’est très compliqué, raconte Karim. Tu peux travailler de 9 heures à 23 heures ou minuit et gagner 50 dirhams, environ 4,60 euros. En Espagne, même si la vie est plus chère, tu peux gagner entre 30 et 50 euros pour huit heures de travail. »
Près d’un supermarché, plusieurs habitants déposent des vivres. Des commerçants mettent des bonbonnes d’eau et des gobelets à la disposition des nouveaux arrivants. « ¡Todos iguales! (Tous égaux !) », lance un passant. Mais cette solidarité ne fait pas l’unanimité. Samedi 1ᵉʳ août, une manifestation de militants espagnols d’extrême droite venus du continent a été organisée. À Madrid, devant l’ambassade du Maroc, des groupes néonazis ont réclamé la démission du Premier ministre Pedro Sánchez. Une militante a été filmée en train d’effectuer un salut nazi.
Dans l’enclave, qui compte une importante population musulmane, d’autres habitants revendiquent au contraire un devoir de solidarité. « C’est à nous de venir en aide à ces pauvres gens », estime un commerçant.
Au même moment, Mohammed interpelle une touriste française pour lui demander son téléphone. Il veut appeler sa mère. Elle décroche immédiatement malgré le numéro inconnu. Sur l’écran, la mère du jeune homme sourit et pleure en découvrant son fils. « Tout va bien », répète-t-il, les yeux à leur tour remplis de larmes.
Elle sait que son fils avait déjà tenté de partir en 2020. Mère célibataire, elle travaille, mais son salaire suffit tout juste à payer le loyer et la nourriture. Mohammed n’est plus qu’à quelques kilomètres d’elle à vol d’oiseau. Il ne rentrera pourtant pas.
« Au Maroc, on survit, explique-t-il une fois l’appel terminé. Nous, on essaie simplement d’avancer dans la vie. On ne cherche pas les problèmes. On veut juste travailler et vivre tranquillement. »
En fin de journée, le calme d’un soir d’été semble avoir repris ses droits dans le centre de Ceuta. Les grillons chantent, le vent agite les platanes. Des touristes se baignent dans l’eau turquoise et des habitants promènent leur chien. Tout paraît être redevenu normal, comme si cette même mer n’avait pas tué des dizaines de personnes. Comme si, à quelques rues de là, des milliers d’autres n’attendaient toujours qu’un toit, de l’eau et de la nourriture.
Aïcha Bennani