« Tu pourrais m’envoyer un kit de culture de champignons avant l’interdiction d’en vendre ? » En voilà une demande étonnante ! C’est en ces termes que mon ami polonais Piotr* me presse de faire un tour dans un smart-shop, m’informant du même coup d’une nouvelle interdiction liée aux drogues douces aux Pays-Bas. En effet, au 1er décembre, ces herboristeries spécialisées dans les psychotropes devaient avoir retiré de leurs rayons les champignons dits hallucinogènes, soudainement devenus un danger pour les consommateurs. Ce qui n’a pas l’air d’inquiéter mon ami : « Ça doit coûter dans les 30 €. Ça nous ferait un chouette cadeau de Noël avant l’heure ! »

De l’avis de Joshua, qui tient la caisse du smart shop Elements of Nature, dans le centre-ville : « Le gouvernement cède trop facilement aux pressions européennes. » Des dires de la plupart des interrogés, le suicide très médiatisé d’une adolescente française de 17 ans en visite dans le pays (elle s’est jetée d’un pont dans le trafic routier) a été l’élément déclencheur d’une réflexion politique. Les associations ont fait pression sur des membres du gouvernement conservateur déjà acquis à la cause de la délégalisation. Elles ont rapidement eu gain de cause. Aujourd’hui, les substances hallucinogènes sous toutes leurs formes sont inscrites sur la liste 1 de la loi relative aux opiacés (opiumwet) et donc interdites à la vente.

Job Cohen, le maire d’Amsterdam, avait pris les devants l’an dernier en proposant « la période de 3 jours ». L’idée était d’imposer au consommateur trois jours entre l’achat et la livraison du produit. Il aurait ainsi plus de temps pour réfléchir à la prise de ladite drogue et lire la documentation préventive donnée à la commande. Une idée qui a été rejetée par le gouvernement Balkenende, mais qui aurait sans doute fait renoncer les touristes présents en moyenne deux ou trois nuits dans la capitale.

À en croire Joshua, les consommateurs sont très bien informés sur les potentiels effets des champignons. Je le vérifie, dans une autre boutique, en me faisant passer pour une touriste curieuse d’essayer tout ce qu’Amsterdam a de plus exotique à offrir. Je suis parfaitement prévenue des effets possibles de la consommation d’une omelette psychédélique, qui peuvent d’ailleurs être inexistants. J’apprends notamment que les substances contenues dans les champignons vont uniquement exacerber mes tendances naturelles. Katrina m’explique : « Si tu es quelqu’un de visuel, tu vas avoir un trip visuel, pareil si t’es plutôt auditive, mais attention si ça ne va pas en ce moment, ton trip risque de mal se passer. » Effet totalement inattendu : ses descriptions m’auraient presque décidée à tester les fameux champis « mexicains ».

À quoi ressemble le client lambda d’un smart shop ?

À cette période de l’année, ce sont des gens qui profitent des fêtes pour essayer des nouveaux trucs. Ça change du champagne !, plaisante Katrina

Parce qu’il n’y a pas que des touristes ?

Non. Tu serais étonnée de voir le nombre de consommateurs réguliers. C’est sûr beaucoup n’habitent pas ici, mais j’en reconnais pas mal.

Mais n’oublions pas ce qui m’amène là : me procurer un kit de culture pour mes amis polonais. Seront-ils interdits eux-aussi ? Les avis divergent. Le responsable de Katrina pense qu’il ne sera plus possible d’en vendre. Il projette d’ailleurs de se débarrasser du frigo où il les stocke. Joshua, dans l’autre smart shop, s’amuse de la confusion : « Le texte de loi bannit les champignons à cause des substances hallucinogènes qu’ils contiennent. Mais dans ce kit, il n’y a rien de tout ça ! Ce ne sont que de simples spores. » Dans le doute, les clients se sont précipités chez leur herboriste préféré : « J’ai vendu 5 kits aujourd’hui, au lieu de deux, peut-être trois, par semaine », se félicite-t-il.

Une aubaine en effet, mais qui prend fin avec le mois de novembre. Aucun des salariés que j’interroge ne semble pourtant effrayé de perdre son emploi. Joshua sait que son patron pense transformer le commerce en salon de tatouage. « Et comme j’en connais aussi un rayon là-dessus, je garde ma place lundi ! », dit-il. Quant à Katrina, elle repart au Canada dans quelques semaines, mais pour ses collègues non plus pas de souci en vue. Les patrons se sont montrés au moins aussi intelligents que leur commerce, en ayant dès le départ diversifié au maximum les produits qu’ils proposent. De la fausse pile 5 volts à 10 euros pour cacher son matos, aux graines de marijuana, ou aux stimulants sexuels, analogues végétaux du viagra, la liste de leurs revenus est longue.

En attendant, je rentre vite remettre mes spores au frais avant que le processus de germination ne se lance et ne me fasse passer pour une dealeuse de drogues dures.

Bouchra Zeroual

*Prénom modifié

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