Depuis octobre 2015, les musées berlinois offrent des formations à des réfugiés afin qu’ils puissent proposer à tous les autres migrants des visites guidées, en arabe.

Dans le musée Pergamon de Berlin se dresse la porte d’Ishtar : quinze mètres de haut et trente de large, ornés de créatures mythologiques sur un fond de brique bleu roi. Au VIème siècle avant J.C., elle protégeait, avec ses sept semblables, l’entrée de la cité intérieure de Babylone. Devant cet édifice monumental se tient Talal. Il a 29 ans et des yeux embués d’émotions : « Je savais qu’elle était ici, dit-il en souriant, Saddam Hussein en avait fait construire une réplique à Bagdad, mais la vraie, c’est autre chose ! ». Cela fait près d’un an que ce jeune médecin a quitté l’Irak pour se mettre à l’abri de la guerre. Il est venu dans ce musée spécialisé en art du Moyen-Orient grâce au projet Multaka (« point de rencontre », en arabe) qui organise des visites pour les réfugiés et forme d’autres réfugiés au métier de guide.

DSC00263Cette initiative a de nombreuses ambitions. Tout d’abord, celle de créer une voie d’intégration valorisante pour les nouveaux guides, qui obtiennent un emploi, payé 40€ pour une visite d’une heure, et permettent aux musées de s’ouvrir à l’une des langues les plus parlées au monde. Aux migrants qui profitent des visites, Multaka souhaite transmettre une conscience historique des liens millénaires qui relient leur pays d’origine à leur pays d’accueil.

Le guide d’aujourd’hui est Bashar, un Syrien qui, avant la guerre, était archéologue et travaillait pour l’office du tourisme d’Alep. C’est donc avec aisance et passion qu’il mène ses visiteurs à travers les trésors de Mésopotamie, de Syrie et d’Anatolie. Tandis que certains l’écoutent attentivement, d’autres se perdent dans la contemplation des objets. Une jeune femme se détache régulièrement du groupe pour scruter les œuvres en silence et capturer sculptures, poteries ou mosaïques dans la mémoire de son téléphone. Mon ignorance de l’arabe m’empêche de connaître le détail de sa pensée, mais un geste large suivi d’un tapotement sur sa poitrine et d’un sourire entendu me font comprendre sa fierté.

« Mieux vaut voir ces objets en sécurité ici, que détruits là-bas »

Talal, qui parle un anglais impeccable, me traduit les impressions générales du groupe : « On est heureux de voir ces objets ici. Ça nous montre que les Allemands savent qui nous sommes. Ils savent que la Syrie et l’Irak, c’est plus que Daesh ou Bashar al Assad, c’est plus que la guerre. Même nous on l’oublie parfois, à force de vivre dans des ruines ou des camps ». Je lui demande s’il n’est pas frustré de voir ces merveilles DSC00342du Moyen-Orient aux mains des européens.  « Non, mieux vaut qu’ils soient en sécurité ici que détruits là-bas ». Cette opinion semble être la plus répandue. Selon Bashar, il arrive régulièrement que quelques visiteurs s’offusquent de voir ces objets loin de leur terre d’origine, mais le groupe parvient toujours à les convaincre du contraire. « C’est normal de penser ça, me dit l’ancien archéologue, moi aussi, quand j’étais en Syrie, l’idée d’avoir autant de chefs-d’œuvre à l’étranger me faisait enrager. Sauf qu’au moment où j’ai vu Daesh détruire Palmyre, j’ai pleuré. Maintenant, je suis ici, j’ai tout perdu, mais il me reste ces objets ».

De ces objets, tous n’ont d’ailleurs pas les mêmes origines que les nationalités d’aujourd’hui. Ils sont assyriens, babyloniens, helléniques, hittites, perses, ottomans… Ils rappellent que les civilisations évoluent, changent et disparaissent, sans que leurs héritages ne se perdent pour autant. Un sentiment apaisant lorsque l’actualité a des allures apocalyptiques. Multaka organise d’ailleurs aussi des visites du musée d’Histoire Allemande, où les réfugiés peuvent prendre conscience de l’ampleur des destructions morales et physiques subies par le pays où ils se trouvent et entrevoir l’idée que leurs peuples pourront, aussi, se relever.

Hannah Kugel

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