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Depuis le 2 mars, les points de passage à Gaza sont fermés, empêchant toute arrivée d’une aide humanitaire indispensable. Cette situation entraîne une dégradation rapide des conditions de vie. La majeure partie des hôpitaux et des centres de soin ont été détruits par les attaques israéliennes, aujourd’hui ceux restants se retrouvent dans l’incapacité à répondre aux besoins urgents des Gazaouis.

Distribution sélective de l’aide humanitaire, usage de la reconnaissance faciale… Le plan de distribution de l’aide avancé par  Israël et les États-Unis impliquent non seulement un contrôle strict et une sélection des bénéficiaires mais aussi un déplacement forcé des populations. Dans cette interview, nous retrouvons Amande Bazerolle, coordinatrice d’urgence chez Médecins Sans Frontières, qui revient de Gaza.

La situation humanitaire à Gaza ne cesse de se dégrader et les plans avancés par les États-Unis et Israël ne rassurent en rien les humanitaires. Comment observez-vous la situation ?

On observe aujourd’hui une accélération préoccupante de la dégradation des conditions de vie du peuple palestinien à Gaza. Depuis la reprise des hostilités, le 18 mars, un demi-million de personnes ont à nouveau été déplacées.

Les habitants vivent aujourd’hui soit dans des camps de fortune dans des villes comme Gaza City ou Jabalia où les gens s’insèrent, s’imbriquent dans les décombres de la ville. Beaucoup s’abritent directement dans des immeubles fragilisés qui menacent de s’effondrer à tout moment à leurs risques et périls.

 Les gens n’ont accès à rien, il n’y a plus rien pour cuisiner

C’est vraiment terrible ce qu’on voit. Les gens n’ont accès à rien, il n’y a plus rien pour cuisiner. Ils essayent de trouver des racines pour se nourrir, des matériaux pour faire du feu : déchets, palettes, cartons, mais aussi plastiques. Faute d’autre option, ils allument des feux à même le sol, avec des matériaux qui peuvent être dangereux pour leur santé ou extrêmement inflammables.

Vis-à-vis  des plans présentés par Israël et les États-Unis, quelles sont les lignes rouges des ONG ?

Nos lignes rouges ont déjà été franchies par le plan de distribution de l’aide proposé initialement par les Israéliens, puis rejoint par les Américains.

On parle de changer un système qui était déjà imparfait du fait des Israéliens qui imposaient des contraintes à l’entrée, avant même le blocus. En revanche, la distribution se faisait directement de main à main aux bénéficiaires.

Nous observons clairement, par leurs manœuvres, l’instrumentalisation de l’aide pour en faire une arme de guerre

Aujourd’hui, ce que nous disent les Israéliens sur le détournement de l’aide n’est pas quelque chose que nous avons constaté. Néanmoins, nous observons clairement, par leurs manœuvres, l’instrumentalisation de l’aide pour en faire une arme de guerre. Cela représente, pour nous, une ligne rouge.

En effet, leurs propositions excluent une partie de la population qui n’aura pas accès à l’aide humanitaire, alors que la très, très grande majorité des Gazaouis sont tributaires de l’aide. Ce qu’ils proposent implique des déplacements forcés de population. Cela sert évidemment des objectifs militaires et non des objectifs humanitaires. C’est la raison pour laquelle l’ensemble des acteurs humanitaires présents à Gaza ont refusé de participer au plan proposé.

Le recours à la reconnaissance faciale est envisagé dans la distribution de l’aide, en quoi cela consisterait-il ?

Cela revient une fois de plus à une sélection drastique et arbitraire des bénéficiaires. Nous ne savons ni comment ni sur quels critères repose la classification de ces personnes en situation de détresse. Ce que nous constatons aujourd’hui, c’est un nombre croissant de personnes ciblées, sur la base de la reconnaissance faciale : des individus innocents sont arrêtés, détenus, sans jamais être inculpés, ni même informés des faits qui leur sont reprochés.

Cela constitue un outil de contrôle et de punition collective, qui vise à affamer les Gazaouis et à ne leur laisser aucune autre option ni moyen de survivre. Pour nous, ces conditions ne sont acceptables dans aucun contexte, et constituent une ligne rouge absolue.

Comment la situation humanitaire et médicale a-t-elle évoluée depuis le mois de mars à Gaza ?

La situation a effectivement évolué dramatiquement. Plus rien ne rentre, et nous allons très, très rapidement nous retrouver dans l’incapacité de prendre en charge médicalement les populations. La situation médicale et sanitaire s’est déjà fortement dégradée.

Aujourd’hui, nous sommes dans l’impossibilité de gérer les déchets, qu’il s’agisse des eaux usées ou des déchets solides. Cela engendre des conditions de vie à nouveau extrêmement dégradées pour les populations, avec un risque sanitaire majeur.

Depuis le 2 mars, nous constatons une augmentation exponentielle du nombre d’enfants malnutris

L’absence de nourriture entraîne une dégradation rapide de l’état des personnes, qui sombrent dans la malnutrition. Les plus vulnérables sont, bien sûr, les enfants. Depuis le 2 mars, nous constatons une augmentation exponentielle du nombre d’enfants malnutris.

Par ailleurs, le nombre de blessés que nous voyons aujourd’hui a également décuplé. En l’absence d’alimentation adéquate, ces personnes ne peuvent tout simplement pas cicatriser. Même lorsqu’elles sont prises en charge par des organisations comme Médecins Sans Frontières, l’absence de nutriments essentiels – protéines, vitamines – empêche la guérison.

Nous observons une dégradation sanitaire fulgurante qui impacte la santé de millions de Gazaouis

Les risques d’infection explosent et certains, évidemment, ne peuvent être sauvés. Ils risquent de perdre des membres à cause de simples infections, faute de soins adaptés ou d’un état nutritionnel suffisant.

Nous observons donc une dégradation sanitaire fulgurante qui impacte la santé de millions de Gazaouis. On ne parle pas d’une crise passagère qui se résoudra dans les semaines ou mois à venir. Les conséquences seront durables, irréversibles, et toucheront une grande partie de la population sur le long terme. Et cela, sans même parler des ravages sur la santé mentale de plus de deux millions de Palestiniens aujourd’hui enfermés dans Gaza.

Vous qui étiez sur le terrain, comment vos équipes MSF, s’arrangent-elles à fournir des soins à Gaza ?

Nous travaillons en collaboration avec le ministère de la Santé dans plusieurs hôpitaux, notamment l’hôpital Al-Aqsa, l’hôpital Nasser, un hôpital à Al-Helou, au nord de Gaza, ainsi que dans des hôpitaux de campagne que nous avons dû installer. Les capacités hospitalières ont été drastiquement réduites suite aux combats et à la destruction systématique du système de santé palestinien. Ces hôpitaux de campagne permettent de compenser le manque critique de lits d’hospitalisation.

Nous gérons également des structures entièrement indépendantes de MSF, qui ne sont pas liées au ministère de la Santé. Il s’agit de cliniques de soins primaires, où nous recevons des patients pour éviter qu’ils se dégradent. Aujourd’hui, nous sommes présents sur l’ensemble du territoire, du nord au sud de Gaza, avec trois hôpitaux et sept centres de santé. En parallèle, nous fournissons aussi de l’eau potable. Pour nous, c’est de la prévention : garantir une eau de qualité permet d’éviter que les gens ne tombent malades.

Nous participons, avec d’autres organisations, à la production et à la distribution d’eau potable à Gaza. Mais cela reste largement insuffisant. La majorité de la population – environ deux tiers – ne reçoit pas plus de 5 litres d’eau par jour. Avec cela, ils doivent cuisiner, manger, se laver, faire leur toilette et bien entendu boire.

Pour donner un ordre de grandeur : 5 litres par jour, c’est ce que nous distribuons normalement en tout début d’urgence humanitaire, dans les premières 24 à 72 heures. Or ici, nous en sommes au 19ᵉ mois, et à cause du blocus, nous ne parvenons toujours pas à augmenter cette quantité.

Dans l’opinion publique et dans la classe politique, assiste-t-on à un tournant, à une prise de conscience de ce qu’il se passe à Gaza ?

Si c’est le cas, il aura fallu beaucoup trop de temps pour en arriver là. On ne peut qu’espérer et on continue d’espérer. Cela fait des mois que nous lançons des cris d’alarme, sans relâche. Le blocus, qui constitue une véritable punition collective infligée à toute la population gazaouie, semble enfin commencer à éveiller les consciences.

Tout le monde commence à se rendre compte  qu’on est dans un processus de génocide

On sent qu’une prise de conscience émerge, chez certains dirigeants, mais aussi au sein de la société civile, qui réalise progressivement l’ampleur de la catastrophe humanitaire en cours. Ce réveil s’observe aussi auprès de la communauté juive en Europe, dont certaines voix commencent à manifester et à s’élever également, eux-mêmes contre la situation à Gaza.

Le monde le voit bien, tout le monde commence à se rendre compte, effectivement, qu’on est dans un processus de génocide.

Propos recueillis par Halima Taieb Amara

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