Cidade de Deus est la plus connue des favelas à travers le monde mais elle n’est pas la plus peuplée de Rio. On n’y accède pas par des chemins escarpés mais par une autoroute des plus conventionnelles. Sur place, vous ne vous retrouvez pas immédiatement dans une « ambiance » de favela, vous découvrez une avenue avec des petits commerces de toutes sortes. C’est ici que je m’arrête afin de me rendre à l’inauguration d’un établissement d’un genre nouveau au Brésil, qui vient lancer une politique sociale : l’économie populaire.

Dans les différentes « comunidades » des favelas, de nombreux savoir-faire dans le domaine de la manufacture et de l’artisanat restent inexploités. Le Brésil qui a vocation à poursuivre son développement pour dépasser son statut de BRIC (c’est ainsi que l’on nomme les quatre nouveaux pays en passe de rentrer dans le cercle restreint des grandes puissances : Brésil, Russie, Inde et Chine), compte s’appuyer sur toutes ses forces vives, même les plus modestes. Faire d’une pierre deux coups, c’est en substance l’idée de cette politique qui consiste à former les petits artisans des favelas pour en faire des entrepreneurs aptes à gérer leur entreprise en devenir. Des centres de formation baptisés « Ponts solidaires » sont créés et c’est l’un d’entre eux que je vais visiter.

Un bâtiment de deux étages, des murs blancs, le lieu est sobre. Seuls des ballons de baudruche viennent un peu égayer l’endroit. Un élu de la municipalité inaugure le centre avec un discours fleuve dont on ne voit pas le bout. « Aujourd’hui nous sommes à vos côtés mais nous espérons que dans quelques années vous nous direz : « Allez-vous-en, on a plus besoin de vous » », martèle-t-il face à l’auditoire. L’autre pari de ce projet est de faire venir les touristes dans ce lieu pour qu’ils achètent les produits « made in favela ». Désenclaver les favelas : c’est la démarche poursuivie par cette « economia popular ».    

Paroles, paroles, paroles ! Les cénacles officiels, ce n’est pas trop pour moi. Je m’engage plus loin dans la favela. Des panneaux de la préfecture de Rio indiquent la direction du poste de l’Unité de police pour la pacification (UPP) de Cidade de Deus ; certains ont été endommagés, découpés, comme pour signifier que les policiers qui servent dans ces unités ne sont pas les bienvenus ici. Après avoir traversé une rue bordée de petits commerces – dont les produits sont, d’après ce que l’on m’a dit, tous issus de la contrebande – me voici devant le poste en question, dans la présence qui gêne tant les trafiquants en tout genre. Un bâtiment bleu et blanc, couleurs de la police, un peu de verdure autour et des barreaux élevés sur un muret qui servent à délimiter le périmètre. Les policiers, probablement en patrouille, ont laissé le bâtiment quasiment vide.

Un ruisseau où flottent des détritus s’écoule le long de la route. Des enfants jouent là  avec un âne attelé d’une charrette attendant d’être chargée. Des morceaux de tôle mêlés aux maisons en briques rouges, d’autres peintes d’une couleur vive ou encore recouvertes de faïence à l’image de celles que l’on retrouve dans les pays du Maghreb  ; une moto passe, soulevant derrière elle la terre recouvrant le sol. En haut des maisons, un conteneur bleu abrite, semble t-il, de l’eau. Cidade de Deus est sûrement dangereuse mais la vie y est omniprésente. Où que l’on soit dans le monde, chacun s’adapte à son environnement. C’est peut-être ça la force du genre humain. Ce besoin de se sentir vivant malgré un contexte difficile. Signe de ce besoin, des enfants en grand nombre et des parents jeunes. Certains diront que les Brésiliens sont « chauds ». Peut-être, mais l’explication est un peu courte… 

Il n’y a pas de cleptomane à chaque coin de rue de la favela. Le danger, bien plus grand, ce sont les balles perdues tirées lors d’affrontements opposant la police aux dealers ou entre dealers de différents groupes. Ces dealers ont une manière de livrer leur « marchandise » très originale : un coup de fil et quelques minutes plus tard, ils débarquent en moto, en plein centre ville, avec un petit sachet noir dans lequel il y a vos « bonbons ». Aucune précaution n’est prise par le livreur vis-à-vis de la police. Il arrive même qu’il débarque en charmante compagnie à l’arrière de la moto ! 

Je quitte Cidade de Deus pour retourner à Rio. Je retrouve les quartiers chics du centre-ville, le métro avec ses wagons roses réservés uniquement aux femmes aux heures de grande affluence – pour éviter les attouchements de mains mâles sur leur cambrure, je devine. En arrivant à Largo do Machado une scène irréelle se produit devant moi : devant l’Eglise de la grande place un garçon âgé d’une douzaine d’année, le visage et les vêtements recouverts de crasse, dort sur le dos à même le sol au milieu des passants qui descendent du bus en faisant le signe de croix pour la plupart. Un policier passe devant l’Eglise en se signant également et sans calculer l’enfant… Suivent un ecclésiastique avec un adolescent, portant tous deux une soutane et une croix. Même chose : « Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, amen », mais pas de charité pour l’enfant. Il y a quelque chose qui cloche…

Des témoins de Jéhovah à l’Eglise adventiste du Septième jour, la religion chrétienne est pratiquée sous différentes appellations et de diverses manières. Au milieu de tout ça, une autre religion monothéiste fait sa place peu à peu au Brésil.  Un panneau publicitaire présente un triptyque religieux : au milieu du rabbin et du marabout, un imam. L’islam est avec les mouvements évangéliques la religion qui se répand le plus au Brésil. La télévision diffuse des spots de quelques minutes où un responsable (d’origine brésilienne) de la communauté musulmane s’exprime sur certains sujets comme la contraception, ou explique aux téléspectateurs un point du dogme islamique. Il y a même une ville de la périphérie de Rio qui s’appelle « Mesquita », « mosquée » en portugais.

En marchant du côté de Copacabana je tombe sur un restaurant libanais. « Il y a une mosquée ici mais elle n’ouvre que pour la prière du vendredi », m’explique le gérant, un chapelet à la main. Pour s’approvisionner en viande halal, il se rend à la Rocinha, l’une des plus grandes favelas de Rio où se trouve une boucherie musulmane. Dans ces mêmes favelas, beaucoup se convertissent en découvrant l’histoire des esclaves musulmans qui se sont rebellés contre leurs maîtres. Une manière de voir leur situation présente ?

Après une séance d’entraînement dans une salle de boxe, et une derrière projection dans un festival de courts-métrages où des Brésiliens découvre le documentaire de Ladj Ly « 365 jours à Clichy-Montfermeil », comprenant alors pourquoi les voitures ont brûlée en France, je laisse Rio pour retrouver ce pays de révolutionnaires en puissance, Montreuil, mes voisins roms, le froid, le RER… En lisant un journal abandonné sur le siège du métro, je tombe sur un article qui traite de la « guérilla à Rio » et là un sentiment m’envahit. Comme si je réalisais où j’étais quelques heures plus tôt et le danger que j’avais côtoyé.  J’ai été à bonne école : merci la banlieue !

Aladine Zaïane (Cidade de Deus-Rio de Janeiro)

Précédents articles :
Jésus-des-armes-et-des-bimbos : bienvenue-à-Rio
A-Rio,-au-coeur-de-l’assaut-militaire-contre-les-narcotrafiquants

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