CHRONIQUE MAHORAISE #2. À Mayotte, 60% de la population a moins de 25 ans. Parmi ces jeunes, certains sont en proie à des violences quotidiennes. Affrontements avec des jeunes d’autres villages, agressions, vols : la délinquance juvénile à Mayotte est devenue presque banale. Lors de la grève, les barrages violents de certains d’entre temps ont jeté le discrédit sur le mouvement social. Reportage.

Au vu de l’agression dont il a été victime, Ousséni Siaka, 28 ans, s’en sort plutôt bien. Vers 20h dimanche 10 avril, cet habitant de Mandzarsoua se trouvait chez lui quand il a entendu dire qu’une bande de jeunes allait venir dans le quartier pour casser des voitures. « Mon véhicule était stationné en bas. J’ai voulu aller voir si tout allait bien. À peine arrivé, j’ai été pris à partie par une soixantaine de jeunes. Ils ont pris mon téléphone, m’ont tabassé avec une batte, asséné de coups de couteau. Puis, j’ai perdu connaissance. J’ai eu 4 points de suture sur la tête, plusieurs au visage, au ventre et à la jambe ». Les médecins lui délivreront trois semaines d’interruption temporaire de travail. Pendant plusieurs jours, Moussa est resté cloitré chez lui, tétanisé à l’idée d’être une nouvelle fois attaqué.

Cette agression, comme plusieurs autres, est survenue pendant la grève lancée le 30 mars par une intersyndicale. Dix jours après le début de la mobilisation sociale, il y avait d’un côté les barrages des syndicalistes, de l’autre ceux érigés dès le 9 avril par certains jeunes, rackettant 5, 10, 15, 20 euros aux automobilistes pour le passage. Il y avait d’un côté le mouvement et ses revendications pour l’égalité réelle avec la métropole, et de l’autre le déchainement d’agressions physiques. Pourtant, dans les commentaires et récits médiatiques, tout s’est mélangé, faisant des contestataires syndicaux des agresseurs s’en prenant à leurs concitoyens. Sans vraiment comprendre de quoi il s’agissait.

Au commencement de l’amalgame, un élément déclencheur. Le 9 avril, neuf jours après le début de la mobilisation sociale, à Cavani, au sud de Mamoudzou, une bagarre a opposé des jeunes du quartier à un groupe venu de Doujani. À l’origine : un vol de téléphone portable. Des automobilistes ont alors été pris à partie et leurs véhicules caillassés. Le soir, une cinquantaine de jeunes de Doujani armés de barres de fer et de chombos (machette agricole locale) ont fait une descente entre Cavani et M’tsaperé Mandzarisoa. Ils ont érigé des barrages sauvages retenant les automobilistes qui refusaient de payer. Pendant quatre jours, les affrontements se sont poursuivis un peu partout dans les communes du sud de Mamoudzou.

Dès le 12 avril, des médiations entre parents, habitants, responsables d’associations et cadis (juges musulmans) ont alors été organisées. « Sans conteste, ces rencontres ont permis de calmer la situation », reconnaît le procureur de la République de Mayotte, Joël Garrigue. Certaines communes, comme Mamoudzou, Dzaoudzi Labattoir, ont également pris des arrêtés interdisant la circulation des mineurs. Au total, 85 véhicules ont été détruits ou caillassés.

Affrontements de jeunes de différents villages

Pas un jour quasiment ne passe à Mayotte sans qu’une agression, une rixe, des affrontements entre jeunes ne soient relayés dans la presse. « C’est triste à dire mais nous nous y sommes malheureusement habitués. Mais aujourd’hui, nous sommes à un stade qui dépasse l’exaspération » raconte Mouniati Moana, professeur d’histoire-géographie dans un collège de Kaweni dont certains élèves ont déjà pris part à ces rivalités entre jeunes. Mardi 19 avril, près de 5 000 Mahorais ont marché dans les rues de Mamoudzou pour dénoncer ces violences et l’insécurité. Une mobilisation inédite dans le département. Une façon de crier que rien dans tout cela n’est normal.

« Il s’agit soit d’agressions soit d’affrontements inter-villageois de jeunes âgés entre 10 et 20 ans venant de villages ou de quartiers différents, qui sont à l’origine de ces violences, explique Joël Garrigue, le procureur de la République. Ces affrontements ce n’est pas une histoire de gangs comme on peut l’entendre ici ou là, mais une histoire de groupes de jeunes de différents territoires et qui s’identifient à ces appartenances. Des violences qui peuvent partir d’un vol, d’un regard, d’un match de football… Ces violences-là, nous avons du mal à les anticiper. Elles ne sont pas nouvelles à Mayotte mais elles sont de plus en plus nombreuses ».

Une violence qui tue

« Le problème c’est que ces expéditions conduisent les jeunes à travers les villages, les quartiers, munis de couteaux, de tournevis, d’armes en tout genre, relate Carine Fontaine, juge des enfants près du tribunal de Mamoudzou. J’ai le sentiment que ces jeunes n’ont pas conscience qu’ils peuvent tuer et surtout qu’ils ne comprennent pas notre discours, il y a très souvent une absence totale de réflexion sur leurs actes. J’ai le sentiment de parler chaque fois à un mur ».

Des violences qui tuent parfois. En février 2012, six jeunes individus poursuivent un collégien de 17 ans. Il tente alors de se réfugier dans le lycée Younoussa Bamana de Mamoudzou. Ils le poursuivent à l’intérieur, armés d’une batte de base-ball et de couteaux. L’adolescent est poignardé mortellement. Vendredi 15 avril 2016, un père de famille est lui aussi victime d’un coup de poignard mortel. Trois mineurs âgés de 13, 16 et 17 ans voulaient voler le sac de sa compagne. Christophe, 38 ans, allait récupérer son fils de 13 ans au judo. Il a vu mourir son père sous ses yeux. Les trois mineurs ont été interpellés et mis en examen pour vol avec violence ayant entraîné la mort. Ils ont été placés en détention provisoire à la prison de Majicavo au nord de Mamoudzou.

Chimique, chômage, déscolarisation

Selon les chiffres du parquet de Mayotte, les actes de délinquance juvénile n’ont jamais été aussi élevés : ils représentent aujourd’hui un tiers des actes de délinquance contre moins de 20% en métropole. Le nombre de mineurs amenés devant le juge après leur garde à vue a augmenté de 31,9% entre 2014 et 2015 et de 55% entre 2013 et 2014. Le nombre moyen de mineurs détenus à la seule prison de Mayotte, située à Majicavo, est passé de 10 en 2014, à 14 en 2015. L’année 2016 en est déjà à 20 mineurs détenus.

Qui sont ces jeunes ? Difficile de dresser un profil-type mais quelques caractéristiques se dessinent. « Dans de nombreux cas, il y a un déficit d’autorité dans les familles de ces jeunes, les pères sont peu présents, voire pas du tout, les mamans sont souvent dépassées. Les enfants sont rapidement livrés à eux-mêmes avec des gros problèmes de déscolarisation. Tout cela dans un contexte de grande pauvreté et de précarité » explique Carine Fontaine. À Mayotte, plus de 80% de la population vit sous le seuil de pauvreté. Plus de 50% des jeunes sont au chômage. 1 jeune sur 5 n’a jamais été scolarisé. 56% des jeunes ont achevé leur scolarité sans aucun diplôme qualifiant contre 19% en métropole.

Comment expliquer cette forte poussée en quelques mois ? Pour le procureur de la République, Jöel Garrigue, la première réponse se trouve dans le chimique, une drogue de synthèse dont la consommation est en forte hausse à Mayotte depuis 2013. Achetée sous forme de poudre, elle est diluée à de l’alcool, du rhum, parfois même du white spirit. Le tabac y est ensuite trempé avant d’être séché et consommé. « C’est une drogue facile d’accès : elle s’achète sur internet et est très bon marché. Elle arrive par les douanes mais les agents ne peuvent pas ouvrir tous les paquets et au port de Longoni, tous les containers ne sont pas contrôlés. De plus, ce produit ne réagit pas aux tests » explique Joël Garrigue. « Cette drogue a des conséquences proches de celles du crack avec un effet de manque qui est très impressionnant », précise le procureur de la République. Carine Fontaine relativise l’impact du chimique dans les faits de délinquance juvénile : « Pour ma part, je n’ai pas vu l’effet de cette drogue et rares sont les mineurs qui me disent qu’ils ont commis ces actes sous son emprise ».

Certains jeunes auteurs des récentes violences intervillageoises ont été jugés en comparution immédiate avec des peines lourdes prononcées allant jusqu’à 8 mois de prison ferme. « Nous avons considéré que ces faits étaient extrêmement graves » avance le procureur de la République. Est-ce une réponse aux accusations de laxisme relayées par certains dans la presse locale ? « C’est une réponse aux troubles que ces violences ont généré, répond le procureur. Il faut savoir qu’une partie de la population s’est sentie contrainte de s’armer à cause de l’insécurité. Le rappel à la loi n’est pas suffisant dans ces circonstances ».

Un seul foyer, aucun centre éducatif à Mayotte

Mais la prison ne peut être une réponse à tout s’agissant de délinquance juvénile. Une des grandes difficultés à Mayotte : l’insuffisance voire la quasi absence de structures éducatives pouvant recevoir des jeunes délinquants comme alternative à la prison. Il n’existe à Mayotte qu’un seul foyer de 12 places et une vingtaine de familles d’accueil seulement. Pas de centre éducatif fermé, ni de centre renforcé, les plus proches se trouvant sur l’île de la Réunion. « La prison c’est une réponse adaptée pour certains mineurs délinquants, mais pas tous, explique Joël Garrigue. J’ai besoin de solutions alternatives à l’incarcération pour écarter ces jeunes du guet-apens qui les guette chaque jour. J’ai besoin de structures dédiées. La direction de la protection judiciaire de la jeunesse est au courant du problème mais n’a pas encore réussi à débloquer des fonds. Je le regrette car de telles structures, j’aurai de quoi les remplir. Il y a une très large proportion de mineurs mahorais dans les centres de la Réunion ».

Un constat que partage Carine Fontaine. « Le travail éducatif avec la famille du mineur délinquant placé à la Réunion est compliqué à faire d’abord parce que les échanges se font en vidéoconférence et puis il y a la barrière de la langue et la nécessité d’une traduction en shimaoré. Cet éloignement empêche de travailler sur la réinsertion de ces mineurs à Mayotte. S’il y avait un centre ici, on pourrait travailler avec les entreprises, les centres de formation, les éducateurs ».

Des centres qui nécessiteraient un investissement de la part de l’État. « Mayotte, c’est le seul endroit en France où je fais voyager les gamins en Boeing pour les placer en centre à la Réunion. Cela aussi coûte de l’argent ».

Nassira El Moaddem, envoyée spéciale à Mamoudzou (Mayotte)

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