Dimanche 27 octobre 2019, devant le mur de la paix à Paris, s’est réunie la diaspora libanaise de France. Le froid et les gouttes de pluies n’ont pas effrayé les Libanais dont la préoccupation principale est de se retrouver en soutien des mobilisations au Liban. Des centaines de personnes sont présentes, le visage maquillé aux couleurs du drapeau libanais, les pancartes et des drapeaux fièrement brandis, le message est clair : « El cha3b yourid Isqat el nidham » (« le peuple veut renverser le régime ») ou encore « Kel’on ya3ni Kel’on » (« tous, ça veut dire tous »).

Alors que les contestations au Liban ont débuté depuis l’annonce de la taxe Whatsapp, la colère ne retombe pas. Anecdotique de prime abord, cette taxe est pourtant la goutte qui a fait déborder le vase libanais. Whatsapp, c’est l’un des seuls réseaux sociaux que les Libanais utilisent pour communiquer entre eux et avec le monde entier. C’est aussi l’un des moyens de communication les plus accessibles face aux coûts importants de la téléphonie mobile au Liban. Jeune ou vieux, ouvrier ou cadre utilisent Whatsapp, devenu l’un des dénominateurs communs de la société libanaise.

« Pas d’avenir, pas de travail », ce sont les principales raisons pour lesquelles Nour, Haya et Souad, qui à tout juste 18 ans, ont décidé de poursuivre leurs études supérieures à Paris. Ces trois étudiantes n’avaient jamais quitté le Liban auparavant. Nour poursuit des études de médecine à Paris, Haya des études de psychologie. Souad est venue de Grenoble pour manifester son soutien au peuple libanais. Pour ces jeunes Libanaises, c’est à contrecoeur qu’elles ont « quitté » leur pays. Elles ont laissé à Beyrouth, leur famille, leurs amis et toutes leurs habitudes. Elles espèrent que la configuration politique libanaise prendra le tournant voulu par le peuple. Elles regrettent de ne pas avoir été présentes lors des premières mobilisations mais Souad me confie que la distance ne l’empêche pas de soutenir et de lutter grâce aux partages d’informations et aux discussions qu’elle a chaque jour par Whatsapp avec ses amis.

Toutes les générations étaient représentées dimanche à Paris

C’est « la Révolution française » au Liban !

Comme les pays arabes voisins ou plus lointains, la jeunesse libanaise rêve de pouvoir avoir les opportunités universitaires et professionnelles qu’elle cherche habituellement en Occident. Le Liban est un tout petit pays qui compte 6 millions d’habitants dont une grande part est réfugiée. Ce pays refuge est aussi un pays d’exil. La diaspora libanaise est évaluée entre 4 millions et 14 millions de Libanais dans le monde. Le Liban a connu de nombreuses vagues d’émigration depuis la fin du XIXème siècle. La plus importante communauté libanaise dans le monde se trouve en Amérique latine et plus précisément au Brésil. En France, la communauté libanaise représente 36 000 personnes. Elle pourrait être plus grande encore si la nationalité libanaise ne se transmettait pas que par le père.

C’est une des revendications de Jeanine, une Franco-Libanaise de 59 ans : « Les femmes doivent avoir le droit de transmettre la nationalité à leur enfant », clame-t-elle. Elle est mariée à un Français et regrette que sa fille ne soit pas reconnue comme citoyenne par l’État libanais. C’est avec beaucoup de ferveur et de conviction qu’elle crie les slogans en faveur de la transmission de la nationalité par les Libanaises. Rémy quant à lui est français mais « c’est compliqué », me dit-il tout de suite. Français par son père et libanais par sa mère, il n’est pas un « Libanais officiel ». Rémy aimerait pouvoir bénéficier de la nationalité libanaise, lui qui se sent entièrement libanais. À cause des conflits, la très grande majorité de sa famille a quitté le Liban pour vivre dans de meilleures conditions. Pour lui, la situation politique libanaise peut se lire comme les pro et les anti Hezbollah, « l’équivalent de la gauche et de la droite ici ». Toutefois, Rémy pense que les mobilisations sont pleines d’espoir car il y a un détachement apparent vis-à-vis des leaders politiques, qui s’étend même dans des villes habituellement connues comme de forts soutiens du Hezbollah. « Tout est à réinventer », s’enthousiasme-t-il. Pour Rémy, ce qu’il se passe là-bas, c’est « la Révolution française » !

Laïcité et renouvellement politique étaient au coeur des prises de parole

La laïcité comme revendication

Néanmoins, la peur que les événements prennent une toute autre tournure font craindre un pays à nouveau à feu et à sang, le spectre de la guerre civile reste dans l’esprit de tous. Ghassan, croisé dans la foule, dit craindre l’ingérence des États voisins mais aussi des États occidentaux. Agé de 31 ans, ce Franco-Sénégalo-Libanais habite en France depuis 13 ans et n’a qu’une seule envie : celle de retourner vivre dans son cher Liban. Pour lui, il a toujours été important de souligner sa « libanité », ses parents ont même mis un point d’honneur à lui donner un prénom arabe alors que certains de ses proches ont préféré marquer une préférence d’identification confessionnelle.

Ghassan affirme, comme Jeanine, le souhait d’un Liban laïc. Il précise que la laïcité se doit d’être respectueuse de toutes les confessions et que le principe de séparation de la politique et des confessions doit être clairement défini pour que l’État civil naisse. Actuellement, le système politique libanais repose sur une organisation confessionnelle où les fonctions politiques sont attribuées en fonction d’un recensement de population effectué en 1932 sous mandat français. Si la démographie a bien évolué, aucun recensement de la population n’est effectué car il implique des changements de pouvoirs politiques en faveur ou en défaveur de certaines confessions déjà avantagées. Ghassan espère voir un jour le Liban doté des prérogatives d’un véritable État et d’une souveraineté claire. « Badna daoule madaniye » (« on veut un état-civil ») est ainsi le slogan le plus crié lors de la mobilisation. Pour les Libanais, le temps est à la cohésion et à la désolidarisation des logiques confessionnelles.

Khaoula BEN AZOUNE

Crédit photo : Zeïneb BOUGHZOU

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