Mardi 23 novembre au soir. Un bar ouvert sur une terrasse avec des clients autour de tables frappées du logo d’une bière. Heraldo notre bon vivant et son petit groupe de musique se produisent devant un public qui se trémousse verres à la main. Soudain : « Bam ! Bam ! » Un individu se trouvant à dix mètres de là fait feu. Une fumée sort du canon de l’arme, un homme prend la fuite. C’est, dans le quartier de Duque de Caxias, l’ouverture du bal, le début des affrontements entre les forces armées et les trafiquants de drogue.

Des tables du bar sont renversées, des bouteilles se brisent sur le sol. La musique reprend comme si de rien n’était, mais les gens sont méfiants et dans l’incompréhension : il n’y a ni corps, ni sang à l’endroit des tirs. Des voitures de police déboulent bientôt dans la rue. La veille, vers 19 heures, des tirs d’armes automatiques ont retenti au loin. Des individus avaient incendié des véhicules sur l’autoroute. Aujourd’hui, ce sont les policiers qui sont pris pour cible.

Ce mardi soir, une quinzaine de minutes après les coups de feu près du bar, je décide de rentrer chez le Brésilien qui me loge. Je découvre en chemin qu’une cabine abritant habituellement des policiers a été arrosée de balles. La vitre blindée a résisté aux tirs. Des policiers visiblement nerveux scrutent les passants. Mieux vaut ne pas s’attarder dans les parages.

Mercredi, la tension monte d’un cran. De nombreux bus et voitures sont incendiés dans Rio même. Les attaques contre les forces armées se multiplient. Plusieurs fois dans la journée des échanges de tirs ont lieu à Duque de Caxias, auxquels succèdent le hurlement des sirènes des ambulances mêlé à ceux des voitures de la police, tous gyrophares allumés. Les boutiques ont baissé leurs rideaux de fer quasiment jusqu’au sol, ne laissant que la porte d’entrée ouverte.

Je descends faire quelques courses. Les transports fonctionnent et dehors il y a autant de monde qu’un jour normal ; chacun semble vaquer à ses occupations. L’absence au travail pour cause de guérilla urbaine n’existe pas. Dans le bus qui m’emmène à Rio, j’aperçois les pick-up de la police militaire qui tentent de se frayer un chemin dans les bouchons. Tout de noir vêtus, des hommes lourdement armés font penser aux anges de la mort des jeux vidéo. Ceux qu’ils pourchassent et qu’on appelle ici « traficantes » ou « bandidos » sont pour beaucoup des adolescents, noirs ou basanés pour la plupart, des tongues aux pieds et vivant dans les favelas ou dans des villes à la périphérie de Rio.

L’imaginaire des banlieues françaises rencontre ici celui des favelas. « Rio de Janeiro contrairement à Sao Paulo, c’est un grand bordel. Ici plusieurs groupes tiennent un territoire, donc il y a souvent des combats pour prendre le terrain de l’autre. A Sao Paulo, un seul groupe contrôle en force tous les trafics, et quand on parle de trafiquants, ce n’est pas uniquement de drogue qu’il s’agit mais aussi de contrebande, de circulation de produits », raconte Daniel, un Brésilien de Sao Paulo qui a étudié en France et travaillé dans les favelas, notamment en mettant sur pied des échanges entre les banlieues françaises (de Clichy-sous-Bois et Montfermeil notamment) et brésiliennes.

« Parmi ces groupes à Rio, il existe une milice qui a été formée par des membres d’une troupe d’élite de la police militaire, poursuit Daniel. Voyant qu’il y avait un sacré paquet de Reais à se faire ils ont décidé d’entrer dans le business en pénétrant dans les favelas pour botter les fesses des traficantes et proposer aux habitants leur protection en échange d’un impôt, comme le font les autres. C’est ainsi qu’ils ont maintenant le contrôle de plusieurs territoires à Rio, participant aux différents trafics dont celui de la drogue. » « Elitas de trupos » est le titre d’un film qui raconte l’histoire de cette milice, il a fait polémique.

La police est aujourd’hui davantage présente dans les favelas si l’on en croit les déclarations des responsables de la sécurité. Cabral, le gouverneur de l’Etat de Rio de Janeiro s’est fait élire en 2007 en grande partie sur son programme sécuritaire en vue de la Coupe du monde de football en 2014 et des Jeux olympiques qui se dérouleront en 2016 à Rio de Janeiro. Les UPP (Unité de police pour la pacification) ont pris position au cœur des favelas afin de les « pacifier ». Derrière ce terme « positif » se cache à peine une vaste opération consistant à liquider tous les membres de l’économie parallèle. Tapant dans la fourmilière, l’Etat de Rio met en fuite de gros bonnets du trafic, qui se déplacent et par-là même entrent en conflit avec d’autres groupes criminels. Ce qui fait du bruit et des morts.

Ces favelas se trouvent à proximité des quartiers riches et chics comme Barra Tijuca. Ce sont des ghettos huppés, repliés sur eux-mêmes, avec des immeubles immenses (comparables à certains des cités françaises, mais en meilleur état…), délimités par des grillages ou murs barbelés avec des gardiens à l’entrée. A l’intérieur de ces enceintes, on trouve des commerces, piscines et autres commodités. « Certains y travaillent même, n’en sortant quasiment jamais ! », s’exclame Lyvia, une Italienne qui travaille en tant que professeur à Rio.

A Copacabana, au bord de la plage, des immeubles immenses barrent la vue des favelas perchées sur les collines distantes de quelques kilomètres à peine. A Rio, on vit ensemble mais chacun dans son coin.

Aladine Zaïane (Duque de Caxias-Rio de Janeiro)

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