Ils scrutent l’écran d’un téléphone portable devenu micro-télévision. Pas pour tuer le temps, ce samedi 22 janvier, jour de soldes sur une artère principale du centre de Saint-Denis. Mais pour savoir ce qui se passe, là-bas, à Alger, pendant la manifestation non autorisée du RCD (Rassemblement pour la culture et la démocratie), un parti à dominante kabyle, à ne pas confondre avec le RCD honni de l’ex-président tunisien Ben Ali.

Sid-Ahmed et Ariski sont installés en France depuis une dizaine d’années. Sid-Ahmed a pourtant  une idée bien arrêtée sur le profil des manifestants. « Ceux qui participent à la manifestation, ce sont surtout des partis politiques qui manipulent des petits jeunes de 17-18 ans, qui eux, attendent de pouvoir casser pour aller voler… Avant j’étais dans les services de police algériens. J’ai parlé tout à l’heure avec des anciens collègues au téléphone et pour eux, ce sont des opposants à Bouteflika qui veulent gratter des places. Cette manifestation, la majorité des gens n’est pas pour. »

Pour Sid-Ahmed, on est bien loin de la révolution du jasmin tunisienne. « On a déjà eu la nôtre. C’était le 5 octobre 1988. Mais avec la décennie noire du terrorisme qui a suivi, aujourd’hui on n’a pas les nerfs ni la force d’avoir une autre révolution. Nous, on a eu notre dose ! Les Tunisiens, ils avaient la pire dictature du Maghreb mais en Algérie, même s’il y a des abus de pouvoir, ça n’a rien à voir. Avant 88, oui, on pouvait se faire tabasser comme en Tunisie mais maintenant, on peut s’exprimer dans la rue sans problème. Depuis l’arrivée de Bouteflika, on voit vraiment des changements positifs. »

Pendant que Sid-Ahmed argumente sur les différences entre les situations algérienne et tunisienne, Ariski s’occupe de la clientèle qui furète les bonnes affaires dans leur boutique de vêtements. Cependant il tente de ne pas perdre une miette de la conversation et se montre curieux de ce que peut raconter son associé sur le président de l’Algérie. « Qu’est-ce qu’il dit sur Bouteflika ? », demande-t-il d’un air goguenard après avoir remercié une jeune fille pour son achat et sa visite.

Entre-temps a débarqué Karim, un voisin commerçant que Sid-Ahmed est allé chercher pour qu’il mette son grain de sel. « L’Algérie et la Tunisie ? Rien à voir. En Tunisie, c’était une famille qui pillait le pays. En Algérie, ça détourne à tous les niveaux. Et puis avant, c’était la terreur mais aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Bouteflika a fait beaucoup de choses. Il nous a donné un peu plus de respect vis à vis de l’extérieur. Il est en train de construire le pays avec des routes, des autoroutes, des industries. » Sid-Ahmed renchérit : « Bouteflika, c’est celui qui a permis la réconciliation entre le peuple et le pouvoir. »

Au tour d’Ariski de répondre aux questions. Dans l’arrière boutique, entre la machine expresso, les cartons de cintres et les boîtes à chaussures Hello Kitty, « l’Algérois-Kabyle » est bien moins tendre avec son président. Mais comme Karim et Sid-Ahmed, il pense que la révolution du jasmin ne peut pas se reproduire à l’identique dans son pays. « Évidemment, on est solidaires, on les soutient, mais en Algérie, ce n’est pas la même situation du tout. Déjà, le peuple est bien trop divisé et depuis trop longtemps. En Tunisie, c’est lui qui a fait la révolution et l’armée n’est pas intervenue directement. En Algérie, l’armée tient tout. Tout y compris le président qui est sa marionnette. »

Mais s’il y a bien un sujet qui fait l’unanimité, c’est la position de pays comme la France face à la Tunisie de Ben Ali. « Pourquoi les pays développés n’ont pas osé parler avant ! Ils attendent que « la maison brûle » pour dénoncer ce qui se passe ! » s’énerve Karim. « Il y avait trop d’intérêts ! Voilà ! » conclut-il. Autre point sur lequel les trois amis se rejoignent : l’espoir d’un futur meilleur pour l’Algérie et que les milliards provenant des ressources naturelles dont regorge le pays bénéficient aux habitants.

Un retour à Alger, Sid-Ahmed ne l’envisage pas. « Franchement non. Il y avait trop de bureaucratie et j’avais juste le strict minimum pour vivre. Ici, on a plus de possibilités pour avancer, pour se propulser vers l’avant. » Karim non plus ne s’y voit pas. « Je suis arrivé à 17 ans et j’ai passé plus de 30 ans en France. La plus grande partie de ma vie, je l’ai vécue ici. Je suis algérois et parisien d’adoption ! » Ariski se démarque une dernière fois de ses acolytes. Lui qui avait fui Alger pour échapper à l’insécurité et à « un système dégueulasse qui dégoûtait », aimerait beaucoup rentrer. « Mais seulement quand l’Algérie sera vraiment démocratique. »

Sandrine Dionys

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