Ce mercredi, la salle de cinéma où « Des hommes et des dieux » est projeté pour sa sortie, est pleine. Le film s’ouvre sur une carte postale, belle, silencieuse. L’aube, tel un suaire recouvrant un paysage montagnard vallonné. La lumière est flamboyante au dehors, elle sera tamisée à l’intérieur. Les héros de l’histoire sont comme les personnages de tableaux qui ornent les murs des églises. Seul un connaisseur saura qu’on est ici dans un paysage marocain, situé entre les villes de Fès, Meknès et Azrou. C’est pourtant d’Algérie qu’il s’agit, plus précisément de l’enlèvement et de l’assassinat de sept moines trappistes français de Notre Dame de l’Atlas, à Tibéhirine, en 1996, dans la wilaya de Médéa, à 90 kilomètres au sud d’Alger.

Le film est bâti en trois périodes : l’harmonie, le doute, la terreur, avec une fin dans la brume. On est pris par la main par ces hommes beaux. Dans ce paysage magnifique, on est invité à embrasser l’amour. Pour Dieu et pour son prochain. L’appel à la prière se marie très bien au son de la cloche. Récits du Coran et chants inspirés de la Bible se répondent, ouvrant cette chronique d’une mort annoncée. Il n’y a pas de « musique d’ambiance ». Tout est calme, pas de superflu. Comme dans la vie de ces moines. Ils mangent les légumes et fruits de leur jardin. Ils vivent du commerce de leur miel, qu’ils vendent au marché. Et chantent leurs psaumes. L’harmonie. Les moines assistent aux fêtes des villageois. Les habitants viennent se faire soigner chez eux, tous les jours sauf le samedi et le dimanche. Ils se confient à eux. On vient les inviter. Ils sont bons et généreux, on les aime.

Ils vivent dans ce monastère perché en haut du village. La vue est imprenable. A l’intérieur tout est paix et beauté. En décalage avec l’extérieur, où les constructions sont à moitié finies. La pauvreté s’est arrêtée à Tibéhirine. On se croirait dans un décor d’une ville de western. Tout ce monde va et vient au rythme du travail, du levé et du coucher du soleil. Cette première partie est presque une leçon d’entente entre l’islam et le christianisme. Entre le musulman et le chrétien. Entre l’Arabe et le Français.

Mais tout à coup on laisse l’harmonie derrière nous. Le ton monte. L’adrénaline aussi. Des Croates sont égorgés par un groupe islamiste. La peur se propage chez les moines et les villageois. Le doute s’installe. Les autorités proposent une protection militaire au monastère, qui la refuse gentiment et fermement. Le danger rôde. Les loups vont bientôt entrer dans la bergerie. Le berger doit-il abandonner son troupeau pour autant ? C’est la question qui va tourmenter les frères. Jusqu’où la foi peut-elle mener ?

L’apaisement s’est définitivement évanoui. Le sommeil est perdu. « Mourir pour ma foi ne doit pas m’empêcher de dormir », se convainc l’un des moines. Les gens du village ont aussi leur mot à dire. Ils ne veulent pas que leurs frères d’adoption s’en aillent et les laissent seuls face à la barbarie. Autour d’une table familiale, celle du chef de village présume-t-on, un frère se compare aux oiseaux : « Nous sommes comme des oiseaux, on doit quitter la branche. » Une femme réplique : « Non. Nous sommes les oiseaux et vous êtes la branche. »

Mais la branche est terriblement secouée lors du premier contact avec les intégristes, le cadeau de Noël de ce 24 décembre 1995. Les moines résistent, ne cèdent pas à leurs exigences (prendre les médicaments, emprunter leur toubib pour une heure ou deux), mais pour combien de temps ? Les trappistes vont quand même accepter de soigner les blessés du GIA, ce sont des hommes, après tout.

L’union des moines fait leur force dans l’adversité. Un hélicoptère survole le monastère. On ne sait pas s’il veut du bien ou du mal. Les frères trappistes, pour seule réponse à cette menace bruyante, entonnent un chant qui s’élève. On pourrait leur crier : « Sauvez-vous, naïfs que vous êtes ! », ce que leur dit d’ailleurs un des personnages, le wali. C’est mal les connaître. « Nous sommes entre deux camps dont l’enjeu est le pouvoir, murmure le frère-toubib du monastère, seul docteur dans la région, qui assure à lui seul jusqu’à 150 consultations par jour. L’un des camps veut garder le pouvoir, l’autre veut s’en emparer. »

Dans l’un des « tableaux » du film, un terroriste est étendu nu sur le billard. Un simple drap blanc recouvre son intimité, la caméra zoome sur ses blessures par balles. On pense aux stigmates de Jésus.

Une scène, la cène, nous fait entrer dans le dernier acte. Sur le Lac des cygnes de Tchaïkovski, les moines boivent le vin de la communion. Ils ont décidé de rester. Ils ne craignent plus la mort. Plan centré sur les visages. Ils deviennent une part de nous. Et nous, on va les laisser partir dans le brouillard enneigé. Ils sont partis auprès de Dieu.

Malik Youssef

Malik Youssef

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