Pour ne pas changer, je vais vous raconter ma vie, ou plutôt celle de mon village, au bled. On a eu un mort au douar dernièrement, dont l’histoire a fait le tour de la région pour atterrir dans mes oreilles de Bondynois. Un brave type, ce vieux monsieur, qui a passé presque toute sa vie à travailler en France et qui est venu passer ces derniers jours au pays. Un vrai highlander du Djurdjura, le bonhomme, un immortel. Plusieurs fois, la mort est venue le chercher, mais toujours son corps décharné de Kabyle des montagnes s’est extirpé de l’étreinte mortelle de la grande faucheuse.

« Extirper », le mot est bien choisi, dans sa jeunesse à Tlemcen, puis plus tard en France, par deux fois, il a été mis en terre, et à chaque fois, avant que la fosse ne soit rebouchée, il s’est réveillé de catalepsie, à la panique générale des différents cortèges qui l’accompagnaient.

Ils sont comme ça, nos vieux qui ont grandi sous l’ère coloniale, avec l’eau chaude et l’huile d’olive pour seul médicament ; ceux qui passent la vingtaine sont increvables. Mortalité infantile aidant, en ce temps-là, il fallait au moins deux enfants pour faire un homme. Ceux qui survivent sont des lions, ou des lionnes… Ma mère, par exemple, a été précédée de six frères et sœurs morts en bas âge. La vie était dure, le douar ne connaissait de la France que les treillis, et on ne donnait pas de tickets de ravitaillement aux enfants de fellagha.

Pour revenir au défunt, mon village, ce n’est ni la douce France, ni Tlemcen-la-bucolique. Que l’on soit Jésus ou Duncan McLéod, la mort de Tazmalt ne pardonne pas ! Jamais de deuxième chance à Moustique city. Les gens de Tazmalt, c’est un peu comme les Bondynois mais en pire, ils ne font rien comme les autres. Après un bon demi-siècle passé en France, cet enfant du village est allé mourir au pays avec sa pension de ministre, une retraite de Citroën faisant de vous un nabab au bled. Sa famille n’avait de cesse de l’exhorter à finir ses vieux jours de la meilleure des façons, en homme de foi soumis à Dieu son créateur. Mais sans être le dernier des débauchés, ce vieil homme ne priait pas, n’avait pas fait son pèlerinage à La Mecque, et au crépuscule de sa vie, il confondait la mosquée avec le PMU. Décidément, notre ami voulait mourir en bon kabyle, donc en mauvais musulman…

Il faut savoir que le Kabyle est un être quelque peu radical : avec lui, c’est tout ou rien. Barde amoureux ou lanceur de haches visant le crâne du voisin pour dette d’honneur, ouléma ou bien mangeur de cochon. Passons. La vie parisienne avait fait quelque peu oublier à notre chibani la religion de ses ancêtres. Quel scandale, mes frères ! Issu d’une bonne famille maraboutique, sa conduite déplaisait à ses proches qui s’épuisaient inutilement en prêches. Il ne troquera pas son vieux béret contre une chéchia, ni son complet bleu contre un sarouel – le pantalon du bled dont la coupe fait penser qu’on a fait caca dedans – un point c’est tout !

La mort a fini par le cueillir, la vraie, celle de Tazmalt. Cette fois-ci, il ne refera pas le coup du ressuscité, c’est signé ! Sur son lit de mort, le clan se presse autour de lui, le sommant de lever l’index avant le dernier soupir en récitant la profession de foi du musulman, celle qui lui permettra de comparaître au jour du jugement dans la communauté des croyants. Après tout, il est né dans l’islam, il croit en Dieu, sa vie n’était pas mauvaise, remplie de bonnes actions. Il s’est exilé pour nourrir sa nombreuse famille jusqu’à la retraite et bien au-delà. Dieu lui pardonnera sans doute les deux ou trois piliers qui manquent à sa foi.

A force de harcèlement, la volonté du mourant décline enfin. Dans un dernier geste, il lève son doigt et jette un regard vers les cieux. Des you-you retentissent, la joie se lit sur les visages de sa famille, mais bientôt le silence s’installe, car tous veulent entendre la phrase rituelle qui sauvera son âme, l’imam est d’ailleurs là pour en témoigner. Le moribond se redresse une ultime fois, l’index dressé, et clame sa profession dans un français devenu soudain des plus parfaits : « Adieu Paris ! »

Idir Hocini

Idir Hocini

Articles liés

  • Le « dégoutage » : bien plus qu’un spleen à l’algérienne

    En Algérie, le phénomène du “dégoutage” persiste depuis des décennies. Le terme existait bien avant le hirak, (révolution pacifique citoyenne algérienne). Parmi la population, les jeunes, mais aussi les personnes âgées vivent ce sentiment qui n’a pas de définition dans le dictionnaire français.

    Par Amina Lahmar
    Le 14/09/2022
  • « Au Canada, deux mondes se croisent et doivent cohabiter » : réflexions sur la Justice restaurative

    Au Canada, les porte-paroles des premières nations se battent contre la surreprésentation des populations autochtones dans les prisons. Face à un système juridique, parfois opposé aux valeurs de ces peuples, les militants se battent pour tenter d'endiguer le phénomène. Adéline Basile, étudiante en droit à l’université d’Ottawa et vice-cheffe de la Première nation Ekuanitshit en fait partie. Interview.

    Par Meline Escrihuela
    Le 20/07/2022
  • A Montréal, errance et identité autochtones

    A Montréal, il n’y a pas de quartier autochtone comme on aurait un Little Italy ou un Chinatown. Mais ceux que l’on appelle « les itinérants » c’est-à-dire les sans-abris dont bon nombre sont autochtones ont un parc où ils se retrouvent : le square Cabot. C'est dans ce lieu emblématique que différentes institutions tentent de répondre à leurs besoins en multipliant les initiatives culturelles et solidaires tout en faisant vivre l’identité autochtone.

    Par Meline Escrihuela
    Le 23/06/2022