Le 13 juin dernier, une délégation de femmes libyennes visitait le Bondy blog afin d’échanger sur leur expérience et s’inspirer d’initiatives locales. Parmi elles Samira El Massoudi (Présidente du syndicat des femmes libyennes) et Marwa Mohamed Salem (membre du Forum des ressources humaines pour les femmes et les jeunes). Une fois retournées dans leur pays, le contact a pu difficilement se rétablir.

Toutes investies dans leur pays sur le droit des femmes, elles avaient évoqué de nombreux sujets autour de la place de la femme dans la société libyenne, la société française ou en général, avant de participer à d’autres rencontres comme cette conférence pour Samira El Massoudi et Eman Derbi. Au local du Bondy blog, un débat passionnant était né autour d’une culture que l’on rencontre très rarement en France, la culture libyenne, beaucoup moins ancrée que les autres cultures maghrébines. Depuis leur venue, la situation en Libye s’est embrasée et nous avons recontacté quelques unes de ces femmes pour recueillir leurs témoignages.

Leur pays est livré aux milices depuis le renversement du dictateur Mouammar Kadhafi en 2011. Et nos tentatives de rester en contact avec elles depuis juin se révèlent difficiles sans parler des informations inquiétantes en provenance de Benghazi. Parfois, de longues semaines passent sans nouvelles de Marwa Mohamed Salem via Facebook, en contact avec Widad Ketfi avec qui elle avait sympathisé lors de la visite à Bondy.

Cet été, nous avions réussi à échanger par email avec Samira El Massoudi, la liaison téléphonique était trop mauvaise, et par sms avec Marwa. Comme elles le pouvaient et avec beaucoup de patience et générosité Samira et Marwa avaient tenté de nous témoigner leur quotidien dans un pays en plein chaos. Verbatim.

Samira El Massoudi : « Je vis dans la capitale Tripoli mais la région de zone de guerre est à quelques kilomètres. Il y a un conflit entre les milices de Misrata et de Zintane depuis la fin de la Révolution. Le conflit était aussi présent lors du précédent gouvernement avec un parti soutenant les Frères Musulmans. Mais le peuple libyen a choisi lors des élections du précédent parlement du 25 juin 2014, de voter contre les Frères Musulmans. Les milices Misrata ont alors commencé à attaquer pour le contrôle de l’aéroport et la guerre a duré 50 jours. Les libyens et les libyennes, spécialement à Tripoli, sont les victimes de ces attaques car ils ne veulent pas de cette guerre. Outre le contrôle par les milices de Misrata à Tripoli de l’aéroport et le fait que les Frères musulmans ne veulent pas reconnaître le nouveau parlement localisé dans la cité de Tobruk situé à 1000 kilomètres à l’est de Tripoli, des milliers de personnes ont été déplacées. Au quotidien à part le manque de d’essence et les coupures d’électricité, on vit une vie presque normale mais ‘parquée’« .

Echange entre Marwa Mohamed Salem et Widad Ketfi au 16 août 2014

WK : J’ai essayé de vous appeler mais ça ne marchait pas.

MMS : Car il n’y a pas d’électricité.

WK : (…) Pouvez-vous nous expliquer ce qui se passe ?

MMS : Les milices de Misrata ont attaqué la capitale pour, d’après eux, déloger les milices de Zintane de Tripoli. Bien sûr, tout cela a une histoire. Quand les milices de Misrata ont tué des gens à Gargour, le peuple a manifesté pour qu’ils dégagent et c’est ce qu’il s’est passé. Mais la réelle raison et le timing derrière les attaques des milices est un conflit autour du pouvoir et de l’argent. Elles ont attaqué le lieu où se trouve le Parlement avant d’attaquer la capitale et la bombarder puisqu’ils voulaient que la nouvelle localisation du Parlement soit à Misrata. Tout cela est liè à Ikhwan, du parti des Frères Musulmans. Ils peuvent tout contrôler et payer leurs milices. Mais le peuple était contre eux. Alors ils ont attaqué la capitale et Benghazi qui n’était pas sécurisée : ils voulaient la localité de Misrata pour leur parlement contre l’avis du peuple qui avait choisi Tobrok.(…) Mais au final les milices de Misrata ont été repoussées hors de la capitale par le peuple après le massacre de Gargor près de Tripoli où ils ont tué des manifestants.

WK : Ils ont été repoussés par des citoyens non armés ?

MMS : Oui mais beaucoup sont morts dont mon cousin. Or, ces citoyens réclamaient juste le retrait des milices armées.

WK : Désolée…

MMS : Au moins ils sont morts pour une bonne raison. C’était en novembre l’année dernière.

WK : Depuis la mort de Khadafi, la situation a-t-elle empiré ?

MMS : Cette première expérience d’élection pour nous n’était pas si mauvaise mais les gens ont fait l’énorme erreur, selon moi, d’élire l’opportuniste parti des Frères musulmans qui manipule la religion pour accéder au pouvoir. Les choses ont ensuite empiré mais le seul responsable est notre ex GNC (General National Congress) et non le peuple libyen. Car beaucoup de membres du GNC avaient leurs propres milices pour imposer leurs opinions. Le peuple n’a pas voulu d’eux et de leurs milices et même s’il y a eu de nouvelles élections avec un nouveau Parlement, ils se croient encore légitimes. Les clashs entre les différentes factions sont très violents.

WK : Quel est impact sur ton quotidien ?

MMS : Notre vie est quasiment à l’arrêt. Peu d’entre nous peuvent aller travailler car nous n’avons pas d’essence, pas de sécurité. Parfois on peut se connecter à internet. Mais des rockets sont tirées. Mon oncle a du quitter sa maison sur la route à cause de tirs. Tellement d’activistes sont enlevés juste pour dire ce qu’ils pensent comme Abdulmoez Banon. Rien ne peut arrêter ces milices, c’est pourquoi nous soutenons ce nouveau Parlement qui est le seul corps légitime de ce nouvel état.

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Au 15 novembre 2014, la situation en Libye demeure dramatique pour ses habitant-e-s. Selon une dépêche AFP, au moins 356 personnes ont péri à Benghazi depuis le lancement il y a un mois d’une nouvelle offensive du général Haftar pour tenter de reprendre cette ville de l’Est libyen tombée en juillet aux mains de milices islamistes, rapportent des sources médicales.

À la mi-octobre, les forces armées libyennes avaient apporté leur soutien au général à la retraite Khalifa Haftar face aux milices islamistes. La position des autorités vis-à-vis de ce militaire controversé, d’abord accusé en juillet de fomenter un « coup d’Etat », avait changé après que ce dernier eut obtenu le soutien de plusieurs unités de l’armée.

Parmi les victimes des violences figurent des civils tués par balles ou dans des bombardements et d’autres ayant pris les armes aux côtés des forces du général Haftar, précisent ces sources hospitalières et du Croissant-Rouge. Ce bilan prend également en compte des combattants des milices islamistes dont les corps ont été déposés dans des hôpitaux de Benghazi.

Mais le nombre des morts dans les rangs des miliciens pourrait être plus élevé, les groupes islamistes ne soignant pas en général leurs blessés dans les hôpitaux de la ville et communiquant rarement sur leurs victimes.

Benghazi est l’une des zones les plus instables de la Libye, un pays plongé dans le chaos, dirigé par deux gouvernements et parlements rivaux, et livré aux milices depuis le renversement de Mouammar Kadhafi au terme de huit mois de soulèvement en 2011.

Deuxième ville du pays, Benghazi a été défigurée par les combats et connaît une pénurie de médicaments, de carburants et de nourriture.

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Situation en Libye

Sur le site du Ministère des affaires étrangères, www.diplomatie.gouv.fr, les conseils aux candidats au voyage en Libye sont sans équivoque.

 » En raison de la dégradation de la situation sécuritaire, il est demandé à nos ressortissants en Libye de quitter le pays d’urgence.Depuis le 30 juillet 2014, les locaux de notre Ambassade à Tripoli sont temporairement fermés. (…)

Par ailleurs, les incidents intervenus récemment à Tripoli et à Benghazi doivent inciter les voyageurs à la plus extrême prudence. Il est rappelé que les déplacements à Benghazi sont formellement déconseillés. L’aéroport de Benghazi demeure fermé jusqu’à nouvel ordre.

Est de la Libye, et notamment à Benghazi

Suite à l’assassinat d’un ressortissant français à Benghazi en mars 2014 et à la présence avérée d’éléments terroristes dans la région, il est, plus que jamais, formellement déconseillé de se rendre dans cette ville, ainsi que dans toute la région Est de la Libye.

Sud de la Libye

Des informations émanant de source gouvernementale libyenne accréditent le risque d’enlèvement ou d’actes hostiles contre des citoyens français dans le Sud du pays, zone échappant partiellement au contrôle des autorités et où des affrontements se poursuivent depuis le 9 janvier 2014. En conséquence, tous les déplacements vers cette région sont à proscrire.

Région de Sabratah (à l’Ouest de Tripoli)

Compte tenu d’informations faisant état de la présence d’éléments terroristes aux environs de Sabratah, ainsi que des événements survenus dans la région depuis le début de l’année, dont l’assassinat de deux ressortissants britannique et Néo-Zélandais, il est formellement déconseillé de se rendre dans cette zone. »

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La semaine du 15 novembre, et après des semaines de « silence radio », Marwa a réapparu sur Facebook. Ses statuts oscillent entre tristesse avec ce message hommage à une disparue « May she rest in peace », des posts plus légers sur des morceaux de musique ou stupéfaction parfois quand elle raconte par exemple que sa mère enseignante, a reçu une lettre du Ministère de l’Education stipulant que les professeures à Tripoli devraient désormais porter une burka. « Confirmed, Schools at Tripoli receives an official letter on Sunday 16 November from the education ministry, teachers must wear Barka Congratulations Tripoli » provoquant 68 commentaires à son post, tous aussi stupéfaits… Mais Marwa est en vie et ses messages transpirent l’énergie. Le dialogue peut reprendre entre elle et nous. Pour ne pas oublier le sort des libyennes et des libyens.

Sandrine Dionys avec Widad Ketfi

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