On les appelle talibés (élèves de l’école coranique). Mais en général, ils mendient dans la rue. On les rencontre ainsi dans tous les coins et recoins de la capitale sénégalaise. Particularités : ces enfants sont mal habillés, et tiennent sous le bras un pot de conserve en guise de sébile. Alpha et ses petits camarades hantent les abords du Magic Land, le plus grand des rares parcs d’attraction de Dakar. Ils ont posé leurs pots dans un coin et courent derrière un ballon pendant ce rare moment de loisirs qu’ils s’offrent.

Alpha a le teint un peu clair. Son corps frêle d’enfant semble flotter dans le maillot Mickey Mouse qu’il arbore. Les pieds gercés sans doute par les kilomètres qu’il parcourt tous les jours à la recherche de sa pitance, il est plutôt absorbé par le match de foot qui se déroule. Défaite, son équipe vient de céder la place à une autre. Il est tout en sueur, quelque peu essoufflé.

« J’ai juste dix ans et je suis originaire de Guinée Conakry », confie ce jeune talibé. Son père lui avait promis de venir le chercher, il y a cinq ans de cela. La promesse n’a pas été tenue et le petit mendiant en est apparemment affecté. « J’ai vraiment hâte de revoir ma mère, mes sœurs, notre maison sur la colline », lâche-t-il, l’air quelque peu absent.

Arraché des siens tout petit, Alpha garde miraculeusement quelques souvenirs de son royaume d’enfance. « Parfois, la nuit, je me réveille en sursaut. Et tout de suite, me reviennent pêle-mêle l’image de mon grand-père, ma petite chèvre, notre jardin potager, certains mets que ma mère aimait mijoter. Il faut que je retourne au pays », martèle le jeune mendiant, l’air révolté.

Les yeux globuleux, le front large, il semble intelligent. Il a le regard baissé quand je l’interroge. Parfois, tout en répondant, il s’amuse à jeter des cailloux devant lui ou à tracer des arabesques sur le sable. Une attitude qui trahit sa timidité, voire l’humilité qu’on lui enseigne au daara (école coranique). « Bientôt je finirai la mémorisation du Coran », affirme t-il, tout en avouant que les épreuves endurées pour arriver à ce stade sont presque inhumaines.

A son école de la rue 13, à la Médina, le maître est un homme intransigeant. « Il nous soumet à un rythme infernal. Le réveil est à 5h du matin. Dix minutes après, chacun a sa tablette sur les cuisses. Et c’est parti pour une mémorisation à outrance. Car à 6h30 après la prière obligatoire on doit réciter de mémoire la leçon de la veille. » A 7 heures, dit-il, les talibés doivent aller à l’assaut de la ville. C’est une autre épreuve exigeante qui commence. Chacun doit rapporter au maître au moins 500 FCFA, avant 14 heures ; tout le monde est soumis à cette règle.

Alpha ajoute : « C’est pourquoi vers 11 heures, tous les mendiants affluent vers Magic Land pour savourer des moments de liberté. C’est une occasion rêvée pour jouir comme tous les autres enfants d’une petite récréation. » Alpha et ses camarades semblent dire aux gosses fréquentant cet endroit qu’eux ont aussi le droit de jouer, de s’amuser. Les lieux sont, en effet, fréquentés par les gosses des familles nanties.

Aissatou Traore (Dakar Bondy Blog)

Articles liés

  • Le « dégoutage » : bien plus qu’un spleen à l’algérienne

    En Algérie, le phénomène du “dégoutage” persiste depuis des décennies. Le terme existait bien avant le hirak, (révolution pacifique citoyenne algérienne). Parmi la population, les jeunes, mais aussi les personnes âgées vivent ce sentiment qui n’a pas de définition dans le dictionnaire français.

    Par Amina Lahmar
    Le 14/09/2022
  • « Au Canada, deux mondes se croisent et doivent cohabiter » : réflexions sur la Justice restaurative

    Au Canada, les porte-paroles des premières nations se battent contre la surreprésentation des populations autochtones dans les prisons. Face à un système juridique, parfois opposé aux valeurs de ces peuples, les militants se battent pour tenter d'endiguer le phénomène. Adéline Basile, étudiante en droit à l’université d’Ottawa et vice-cheffe de la Première nation Ekuanitshit en fait partie. Interview.

    Par Meline Escrihuela
    Le 20/07/2022
  • A Montréal, errance et identité autochtones

    A Montréal, il n’y a pas de quartier autochtone comme on aurait un Little Italy ou un Chinatown. Mais ceux que l’on appelle « les itinérants » c’est-à-dire les sans-abris dont bon nombre sont autochtones ont un parc où ils se retrouvent : le square Cabot. C'est dans ce lieu emblématique que différentes institutions tentent de répondre à leurs besoins en multipliant les initiatives culturelles et solidaires tout en faisant vivre l’identité autochtone.

    Par Meline Escrihuela
    Le 23/06/2022