Une rivière comme périphérique séparant le centre blanc et riche de la zone la plus pauvre de la capitale. Bienvenue à Anacostia, quartier des Invisibles, au sud-est de la rivière du même nom, à quelques minutes du centre de Washington.

Pour y arriver, ne comptez pas sur le taxi. « Anacostia ? », me demande, interloqué, le chauffeur. Au départ, je pensais mal prononcer le mot. En réalité, lui, puis le second et le troisième refuseront de me prendre. « Anacostia? Trop dangereux », réplique l’un d’entre eux. « C’est surtout parce qu’ils n’auront aucun client à prendre pour redescendre au centre-ville. A Anacostia, personne n’a les moyens de se payer le taxi! », raconte Michael Shank, un habitant du quartier depuis 30 ans.

C’est qu’au bout de quelques jours, le visiteur commence à s’ennuyer du centre de la capitale : de ses rues parfaitement symétriques, de ses belles berlines, de ses employés modèles, cafés à la main et tenues repassées à la perfection, pressés d’arriver à l’heure au bureau. Aux yeux de l’étranger de passage, Washington apparaît comme une cité un peu trop propre sur elle, un brin ennuyeuse, bouffée par son côté très institutionnel. Alors quand vous décidez de couper court à l’ennui et d’aller voir au-delà des limites de la ville, on a tendance à vous regarder du coin de l’œil en se demandant ce qui peut bien vous motiver.

Lorsque j’ai évoqué à mes amis américains mon intention d’aller voir ce qui s’y passe, on s’est penché sur moi comme si j’étais malade : « Non, mais tu n’as pas idée où tu vas mettre les pieds ! » Crimes, drogues, rues mal fréquentées : j’ai eu le droit à un inventaire complet de dissuasion massive !

« La barrière psychologique entre le quartier et le reste de la capitale est toujours aussi forte. Il y a beaucoup de fantasmes sur Anacostia. Quand je dis où je vis, les réactions sont toujours surprenantes, explique Michael Shank. J’habite ici depuis trois décennies et je n’ai jamais été agressé une seule fois. Les médias mettent malheureusement trop souvent en avant des faits-divers qui stigmatisent le Sud-Est. Je ne dis pas qu’il ne s’y passe rien mais pas au point où cela est décrit ».

Chômage, précarité et ségrégation

Anacostia, c’est le côté obscur de la capitale, le quartier à ne pas montrer, l’image déformante du paysage tranquille du centre qu’on fait tout pour cacher. On l’appelle « South-East » comme pour mieux indiquer une direction vers laquelle il faut ne surtout pas aller. D’ailleurs, aucune raison que les voyageurs ne découvrent le quartier. Pas même les habitants de la capitale. Il y a bien un musée, maison de Frederick Douglass, célèbre ancien abolitionniste afro-américain, quelques églises mais rien de bien excitant pour faire déplacer les foules. Pourtant, le quartier n’est qu’à une dizaine de minutes du centre-ville en métro.

A la sortie de la bouche, accoudés, quelques jeunes hommes refont le monde pour tuer le temps, sur un fond de musique de Marvin Gaye, l’enfant du « pays » né à Anacostia il y a plus de 70 ans. Plus loin, une dizaine de femmes, de retour de leur travail, attendent qu’on vienne les chercher. Tous sont noirs. Aucun Blanc. Pas un seul. Sur les 35 000 personnes que compte le quartier, 95% sont Afro-américains. On se prend à compter les quelques Blancs croisés ici et là. La concentration de Noirs a toujours été élevée à Washington, encore plus dans ses quartiers populaires. « Ce sont d’abord des pauvres avant d’êtres des Noirs, estime Nikki Peele, une résidente très impliquée dans la vie du quartier. Les conditions économiques et sociales ici n’ont pas permis l’arrivée d’une classe moyenne. Les Afro-américains qui réussissaient professionnellement quittaient Anacostia pour s’installer vers des banlieues plus chics ». Mais Michael Shank y voit, lui, la preuve d’une ségrégation raciale : « Nous devons le reconnaître : la capitale est profondément divisée socialement certes mais aussi racialement. Si ce quartier pauvre est noir, ce n’est pas un hasard ! Le reconnaître permettrait d’identifier clairement les problèmes pour les résoudre ».

Anacostia est ce qu’on peut appeler un ghetto, sans les grandes tours qui vont souvent avec. Ici, les habitations sont des petits pavillons en bois et des rangées de logements sociaux, parfois un peu délabrés mais encore debout. Devant, des retraités et des jeunes hommes au chômage s’échangent quelques cigarettes, adossés à des voitures défoncées, posées là comme des trophées. Le quartier connaît le taux de chômage le plus élevé de la capitale : 25% contre 5,5 % pour le reste de la ville. Un taux qui monte à 40% lorsqu’on prend en compte les temps partiels subis et les personnes sans-emplois qui, dépitées, finissent par ne plus se déclarer. Le salaire médian annuel, lui, avoisine les 30 000 dollars, la moitié de celui de l’ensemble de la capitale.  Nombreux sont ceux qui n’ont d’autre choix que d’avoir recours aux dons en nourriture gérés par Bread for the city, une association de la capitale dont beaucoup des activités se concentrent à Anacostia.

La municipalité : service minimum

« Dans les journaux, on nous parle de récession, mais cela fait des dizaines d’années que connaissons la crise à Anacostia ». Pour Martin, un habitant de longue date du quartier, rien n’a changé depuis 2008, année du début de la crise mais aussi celle de l’élection de Barack Obama. Les pauvres sont toujours aussi pauvres et le coin, toujours aussi mal entretenu. A Anacostia, les services municipaux font le strict minimum. « Le ramassage des poubelles devrait avoir lieu une fois par semaine. C’est le cas dans n’importe quel quartier de la capitale. Sauf chez nous. Ici, on doit s’estimer heureux s’ils passent deux fois par trimestre !, raconte, agacée, Kendall Graham, une résidente d’Anacostia depuis 2 ans et demi. Lorsqu’il y a des coupures d’électricité, cela prend plusieurs jours avant que le courant ne  soit rétabli. Quand la neige tombe en abondance, ce qui est très fréquent à Washington, les services mettent toujours plus de temps à venir déblayer ici qu’ailleurs. Idem lorsque nous demandons à ce que les arbres soient coupés. La ville néglige ses propres ressources et maintient le quartier dans le délabrement le plus total ! »

Pas besoin d’y passer plusieurs jours pour se rendre compte de l’isolement dont Anacostia souffre : des bus en nombre insuffisant, des taxis qui refusent la course, des trottoirs et des routes peu entretenus… Quant aux petits commerces, c’est simple, ils sont quasiment inexistants. « Il a fallu attendre 2008 pour avoir un premier restaurant dans le quartier. Récemment, un café a ouvert, c’est le seul de tout Anacostia. Il n’y a qu’une épicerie, aucune salle de spectacle, ni de cinéma. Les choses commencent à changer mais tout prend beaucoup de temps », déclare Nikki Peele. « Les autorités locales doivent s’impliquer davantage. Nous manquons cruellement de petits commerces, les espaces verts pourtant nombreux ne sont pas entretenus et sont sous-exploités. On doit attirer les commerçants et les investisseurs ! », insiste Kendall Graham.

A quelques pas de la sortie du métro, l’avenue Martin Luther King, l’artère principale du quartier. Le long, sur un terrain vague, des enfants et des adolescents jouent à la balle. Nous sommes lundi. Il est 14 heures. « Tous les jours, je vois ces jeunes traîner dans les rues alors qu’ils devraient être à l’école. Les pouvoirs publics ferment les yeux mais ils ne se rendent pas compte que ces enfants rempliront demain l’armée de chômeurs de ce pays », s’indigne Kendall Graham. Pour l’habitante, il y a ici pourtant beaucoup de potentiels : des professeurs passionnés, des parents qui s’impliquent et se battent pour l’avenir de leurs enfants même si pour Michael Shank, l’éducation est le secteur qui révèle le plus les disparités raciales : « En moyenne, les étudiants blancs ont bien plus d’opportunités que les étudiants noirs ; des frais d’université trop élevés empêchent beaucoup d’entre-eux de poursuivre leurs études. C’est une abomination qui persiste ».

Gentrification

Avec le temps, et les effets de la crise, le visage du quartier se modifie peu à peu. Quelques nouveaux résidents de la classe moyenne s’y installent depuis quelques années. Beaucoup de Noirs et quelques Blancs, des diplômés, qui profitent des prix attractifs de l’immobilier du quartier pour échapper aux tarifs exorbitants du reste de la capitale. Ce qui les attire ? Des maisons plus grandes, moins chères, avec jardins et parkings, situées seulement à quelques kilomètres du centre-ville. Une gentrification à petite échelle qui n’est pas sans causer quelques problèmes : « L’arrivée de ces résidents est une bonne chose pour la mixité sociale d’Anacostia. L’ennui c’est qu’ils s’installent sans y développer quelconque activité, n’y sortent pas non plus le soir.  Cette attitude est très mal vue ici car les habitants ont l’impression que ces nouveaux arrivants les tiennent à distance », explique Michaël Shank. Quelques galeries d’art ont bien vu le jour grâce au travail des associations mais la participation des habitants se fait encore rare, peu habitués à ce type de divertissement.

Alors, évidemment, à Anacostia, on a la dent dure contre les politiques. « Les dirigeants de la ville sont plus intéressés par le pouvoir que par le sort de la population. Pour eux, Anacostia n’est pas un quartier de potentiel et ils n’ont aucun intérêt à le revitaliser. C’est à nous de nous prendre en main, de faire du bruit et de montrer que nous existons », estime Kendall Graham. Comme souvent dans les quartiers populaires, la mobilisation lors des scrutins électoraux est très faible, ce qui n’incite pas les autorités à se bouger. En 2008, lors de l’élection de Barack Obama, les habitants s’étaient exceptionnellement mobilisés. Avec la persistance de leur isolement et l’absence de réponse concrète des autorités, pas sûr qu’en novembre prochain, le président sortant puisse encore compter sur eux.

Nassira El Moaddem (Anacostia, Washington)

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