Le Bondy Blog : Madame la Ministre, vous saviez que vous n’étiez pas la bienvenue à Mayotte…

Annick Girardin : Bien sûr que je le savais. Je sais qu’on a souhaité le Premier ministre ou le président de la République, ou même le ministre de l’Intérieur, mais je suis la ministre des Outre-mer. C’est ma place ici. La ministre qui travaille le plus en transversalité, c’est moi. Si Gérard Collomb, ministre de l’intérieur, vient sur le territoire, il parlera sécurité, il ne parlera pas de la question des routes, du logement, de l’éducation… Moi je travaille en interministérialité. Le ministère de l’Outre-mer est proche des difficultés et des besoins du territoire à identifier. Il peut construire une réponse différente et adaptée.

Le Bondy Blog : Justement, avez-vous compris que ce n’était pas tant une visite qui était demandée, mais un message fort, symbolique ?

Annick Girardin : La première des réponses du gouvernement a été au niveau de la sécurité et de l’immigration. Ce sont les deux éléments du portefeuille du ministre Collomb. Mais si nous nous arrêtons là, cela voudrait dire qu’on réduit la totalité de Mayotte à la question de la sécurité et de l’immigration. Oui, ce sont des priorités du territoire, mais reconnaissons que l’eau, l’assainissement, le logement, les écoles, sont des priorités tout aussi importantes. Nous avons tous tendance dans les territoires d’outre-mer, à toujours demander le plus haut possible du gouvernement sans comprendre comment cela fonctionne. Le symbolique a sans doute existé dans l’Histoire, mais il nous a menés là.

Le Bondy Blog : Vous dites avoir vu Mayotte, avoir compris les Mahorais. Qu’avez-vous compris exactement  ?

Annick Girardin : Ce que l’on comprend, c’est le besoin d’avoir un signe fort du Premier ministre ou du président de la République. L’accompagnement tel qu’il a été fait dans les territoires d’outre-mer est entièrement à repenser. Si je suis venue, c’est pour cela. Comment repensons-nous la relation entre l’État et les territoires d’outre-mer ? L’organisation structurelle doit être revue. Nous n’avons pas envoyé sur le territoire des fonctionnaires des services d’État qui ont des outils et la capacité de s’adapter sur le territoire. Là, on est en pleine crise donc expliquer cela est compliqué. Je pourrais faire une super annonce, mais la question est de savoir comment on est efficace? Quand il y a un projet, comment fait-on  ? Qui va le porter ? Est-ce qu’on a les compétences  ? Quel temps ?

Le Bondy Blog : On vous a reproché votre légèreté face à la situation, le fait que vous étiez beaucoup trop « à l’aise »

Annick Girardin : Je suis en France, pourquoi ne serais-je pas à l’aise ? Je suis face à des gens qui sont en détresse. Est-ce que cela servirait à quelque chose de pleurer avec les gens ? Jamais. Je suis ici pour les aider. Pourquoi j’enlèverais mon sourire qui est naturel ? J’aime les gens. Est-ce que j’ai besoin d’expliquer cela  ? Je ne suis pas une énarque mais une femme de terrain. Pour moi, c’est naturel ce que j’ai fait, c’est ma nature. Si cette proximité dérange, c’est dommage.

Le Bondy Blog : Est-ce que, dans ce processus qui est engagé, une étape n’a pas été oubliée ? Ne fallait-il pas d’abord reconnaître que la République française a failli vis-à-vis de Mayotte  ?

Annick Girardin : Qu’est-ce que j’ai dit à l’Assemblée nationale ? L’accompagnement de la départementalisation est un échec total, tous gouvernements confondus. Mais pourquoi ? Pas parce qu’on n’aime pas Mayotte, mais parce qu’on ne sait pas faire. Parce qu’on ne s’est pas donné la peine de regarder, ce que le président de la République demande aujourd’hui, à savoir la différenciation. Tout le monde arrive sur les Assises des Outre-mer, mais c’est quoi ces assises? C’est le président de la République qui dit aux territoires : « Prenez-vous en main, réfléchissez , regardez quels sont vos besoins, structurez-les et nous allons les accompagner ».
Quand on regarde les résultats des Assises des Outre-mer à Mayotte et la plateforme de l’intersyndicale et des collectifs, ce sont exactement les mêmes documents. Quelquefois, on explose, mais le travail était prévu par le président de la République avec ma venue en août, les Assises des Outre-mer, l’organisation de cette mission qui devait de toute façon se mettre en place… Il va falloir renforcer les services de l’État, il faut à la fois traiter les arrivées (le flux) et ceux qui sont sur le territoire en totale illégalité. Si nous voulons bien nous dire tout cela en toute franchise, nous arrêterons de fonctionner comme nous l’avons fait depuis 30 ans. On reconstruit. On ne reconstruit pas les bases dans la pression mais dans le dialogue.

Le Bondy Blog : Vous avez indiqué que ce n’était pas qu’une question de chèque. Pourtant, il y a des demandes de l’intersyndicale, des collectifs, qui sont bien précises comme la transformation du vice-rectorat en un rectorat de plein exercice ou encore la mise en place de l’Aide Médicale d’État, entre autres

Annick Girardin : On pourrait aller beaucoup plus vite, mais ce n’est pas cela le travail. Mayotte n‘a plus le temps mais on ne peut pas faire le travail en 24 heures ou 48 heures juste pour faire plaisir. Nous allons le faire de manière à dire « les objectifs sont atteints ». C’est un calendrier qui se terminera donc dans un mois, soit avec mon retour à Mayotte, soit à Paris en réunion interministérielle. Il faut prioriser dans le temps et travailler avec chaque ministère. Je peux signer tout ce que vous voulez, si nous ne changeons pas la structuration, nous ne réaliserons rien. En attendant deux urgences ont été mises en place, avec l’arrivée petit à petit de gendarmes et des policiers. Nous allons travailler sur le reste. Si nous restons dans ces conditions, même si nous signons 2, 3, 4 milliards, cela ne solutionnera rien.

Le Bondy Blog : Un grand nombre de gendarmes est attendu dans les prochaines semaines et seulement dix policiers. Le syndicat Alliance Police Nationale indiquait avoir besoin de 50 personnes immédiatement…

Annick Girardin : Je ne rentre pas dans les guerres gendarmes/polices. Il y a des professionnels qui sont venus avec moi. Par exemple, le général Lucas Lambert (directeur de la gendarmerie de l’Outre-mer, NDLR) est là. Quelqu’un arrivera pour la police. Chacun mettra sur la table les effectifs des uns et des autres. Et puis, à un moment le Mahorais s’en fout si c’est un gendarme ou un policier qui le protège: il a besoin d’être protégé. Donc moi je réponds aux gendarmes comme aux policiers qu’ils sont là pour servir les Mahorais et pas pour faire de la politique.

Le Bondy Blog : Le tissu économique de Mayotte déjà fragilisé est plus que touché. Les entreprises demandent de l’aide.

Annick Girardin : J’ai rencontré une dizaine de chefs d’entreprise. Ils m’ont parlé de leurs difficultés avant la crise, des difficultés liées à cette crise, mais également de la difficulté de surmonter 2011. Il y a cette peur d’avoir cette même situation cette fois-ci et le besoin d’avoir des réponses du gouvernement. Il y a des dispositifs qui existent aujourd’hui pour l’accompagnement en période de crise, lorsque les entreprises ne peuvent pas travailler. On va regarder ce que l’on peut faire. Les chefs des services de l’État seront vigilants à toutes ces problématiques dans les mois qui viennent parce qu’il est extrêmement important que le tissu économique ne soit pas davantage abîmé. Mais il faut aussi que la vie normale reprenne à Mayotte, parce que ce que l’on pourrait faire en soutien des entreprises ne suffira jamais si malheureusement la crise devait durer plus longtemps.

Le Bondy Blog : En 1946, Saint-Pierre-et-Miquelon est territoire d’outre-mer. Il deviendra DOM en 1976, puis reviendra en arrière pour un statut de collectivité territoriale. Est-ce que cela est envisageable pour Mayotte  ?

Annick Girardin : Mayotte est le 101ème département et restera le 101ème département. Il faut faire la différence entre l’appellation et la manière dont l’outil se met en place pour fonctionner. Le statut est un outil. Ici, il a été un combat politique, donc il est compliqué d’en parler. Le gouvernement n’y songe pas. Je vous rappelle que le premier qui a parlé d’adapter la départementalisation au territoire, et pas uniquement pour des raisons de compétences, mais aussi pour des raisons de mode d’élection, c’est le département lui-même. Les élus me disaient que puisqu’il y a un certain nombre de modifications constitutionnelles et puisqu’il y aura peut-être une réflexion sur tous les statuts des territoires d’Outre-mer, ils souhaitaient s’inscrire dans cette réflexion. La départementalisation reste. Dans l’Histoire, le 101 département c’est Mayotte. On confond modification de l’outil avec modification du statut. Mais la question ne se posera pas si les Mahorais ne la posent pas. Ce sont toujours les territoires qui décident de l’outil le plus adapté. Moi je dis juste qu’on est dans une période où tous les territoires y réfléchissent. On est dans une période où il est possible qu’il y ait des modifications pour certains territoires.

Propos recueillis par Abby SAÏD ADINANI, à Mayotte

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