À l’aéroport Roissy Charles de Gaulle, je m’étonne de voir que les Noirs sont minoritaires et qu’il y a pas mal d’Indiens. À force de parler de scission entre Noirs et Blancs, on en oublie que l’Afrique du Sud a connu dès le XIXe siècle une importante vague migratoire indienne dans ses plantations de cannes à sucre.

La ville de Durban où j’atterris après onze heures de vol en est l’exemple type. Située au bord de l’océan Indien sur la côte est du pays, elle est l’une des premières cités balnéaires sud-africaines. On y croise aussi bien des joggeurs blancs sur le bord du rivage que des serveurs noirs avec des dents en argent où des Indiens s’offrant en famille une séance de cinéma. En 1893, Durban avait accueilli un certain Gandhi, fondateur de la communauté de Phénix dans le faubourg d’Inanda.

 

Nation Arc-en-ciel

 

Passé l’aéroport, je découvre des voies rapides propres et bien goudronnées. Le chauffeur à qui je demande si, comme souvent en Afrique, les Chinois les ont construites, me répond en riant : « Nous sommes une Nation Arc-en-ciel ! » Comprenez : nous sommes capables de les construire tous seuls.

Mon arrivée coïncide avec les 94 ans du père de la Nation, Nelson Mandela. Je découvre qu’il s’appelle en fait Rolihlahla mais que les Anglais l’auraient rebaptisé Nelson à l’école, comme cela se faisait à l’époque.

À la télé et dans la presse, on le voit attablé avec ses enfants et ses petits enfants, souriant, tandis que son anniversaire est l’occasion idéale pour analyser l’évolution du pays. « Le cœur de Madiba devrait saigner » titrait le lendemain le quotidien The Mercury, en écho aux propos de l’archevêque Desmond Tutu. Prix Nobel de la Paix 1984, cet homme de foi militant pour les droits de l’Homme explosait de colère : « Il est inacceptable que des gens aillent encore se coucher le ventre vide. Inacceptable que nos enfants doivent encore étudier au pied d’un arbre ».

L’ancienne femme de Mandela, Winnie Madikizela-Mandela – à qui la ministre sud-africaine des Communications, Stella Ndabeni, a récemment reproché sur Facebook de ne pas être « une sainte » – s’offusquait quant à elle de l’implosion actuelle du parti au pouvoir, l’ANC, autrefois conduit par Nelson Mandela. « Ce n’est pas ce pour quoi l’ANC (Mandela) a donné sa vie et ce n’est pas l’ANC que nous voulions », déclarait-elle devant des orphelins. Effectivement, dans cette première puissance économique d’Afrique, les inégalités demeurent.

Black-Blanc-Indien

 

Il n’y a qu’à observer le front de mer de Durban pour réaliser les inégalités. Les Blancs, sportifs, élancés, font leur jogging ou du longboard – s’ils n’ont pas une planche de surf sous le bras. Les Noirs, chauffeurs de taxi, bagagistes d’hôtel, surveillants de plage ou sculpteurs de sable, occupent davantage des postes subalternes. Les Indiens, fins ou obèses selon les cas, fréquentent massivement les haut lieux de consommation comme les centres commerciaux du bord de mer. Mais je ne parle pas des couples, des familles, des individus qui profitent du bord de mer quelque soit leur couleur de peau.

« Cela faisait dix ans que je n’étais pas venu sur la plage, m’avoue Raai, 28 ans, bénévole du festival international du cinéma de Durban auquel je participe. Quand j’étais ado, je venais souvent mais j’habite loin et je n’ai pas de voiture ». « Avant, c’était le quartier des Blancs, m’explique un soir un chauffeur de  taxi. Aujourd’hui, le pays se développe mais pas comme il faut ».

Et pour cause. Après avoir affranchi tout un peuple de l’oppression, le parti au pouvoir se débat dans des histoires de corruption, de trafic et de sexe sans fin. La moitié du pays ressemble à l’Amérique, l’autre à un paysage de cinéma, le reste à de tristes images que l’on n’attendrait pas. « Nous ne sommes pas une nation arc-en-ciel, assène un spectateur de l’eKhaya Centre, dans le township de Kwamushu, situé à 32 km au nord de Durban. Regarde autour de toi ! Les inégalités sont toujours là ».

Influence américaine

 

Effectivement, les buildings sont hauts, les rues sont larges, les gens mangent dans des fast-food et ont un tour de taille assez développé. Effectivement les gens parlent anglais, afrikaans, zoulou, xhosa et bien d’autres langues.

Les couples mixtes se développent, les classes sociales évoluent. Dans les faits, des managers Noirs existent mais le pouvoir économique reste essentiellement aux mains des Blancs. Les genres vestimentaires relèvent plus de MTV que des Zoulous présentés sur les cartes postales. Et les mendiants sont de toutes les couleurs. « En tant qu’africain, les Noirs me parlent spontanément en zoulou, raconte Espéra, journaliste béninois installé au Cap. Ce pays, c’est le seul d’Afrique où l’on trouve des mendiants Blancs ». Le mélange interculturel est au goût du jour mais pas vraiment d’actualité. « Je n’ai pas d’ami blanc, reconnaît Rai qui a grandi dans le township d’Umlazi, au sud-ouest de Durban. Dans mon école, il n’y avait que des Noirs et au lycée, nous parlions zoulou ».

La criminalité, très élevée, est à la une de tous les journaux. Ici un jeune homme a violé une vieille dame, là des élèves veillent leur camarade assassinée, par ici une affiche vous prie de déposer vos armes. Partout, les gens veillent à votre sécurité. Gardiens, barbelés, alarmes et caméras, les faubourgs sont d’un vide impressionnant. Les maisons s’y font face à l’identique, barricadées derrière des murets. À l’inverse les townships déglingués ont l’air plus vivants. Les gens se réunissent autour de shisa nyama (barbecue informel en zoulou) où l’on commande et fait griller des kilos de viande. « À 8 heures du soir, il n’y a plus de taxi, me raconte encore Raai, attablé au Max Life Style de son quartier. Les gens qui travaillent en ville préfèrent dépenser leur argent dans les townships, comme ça ils peuvent rentrer à pieds ».

Les parallèles avec le pays de l’Oncle Sam sont frappants. Esclavage et ségrégation, lutte et militantisme, héros pacifistes, immeubles immenses et larges routes, 4×4 et fast-food, centres commerciaux et obèses, armes et protectionnisme… En fait, on peut être fier d’être sud-africain et ne rien partager en commun avec son voisin. Une particularité qui n’est pas sans intriguer les 20 367 Français venus visiter le pays début 2012. Ministre déléguée chargée de la Francophonie, la réalisatrice et femme politique française Yamina Benguigui, en déplacement officiel, n’a pas hésité à à venir présenter la projection du film Amour de Michael Haneke lors du festival de Durban.

Invité du festival de Durban, le réalisateur sénégalais Moussa Touré est venu présenter son film La pirogue sur les rêves migratoires d’Africains. L’Afrique du Sud connaît aussi ce revers et n’est pas fière des meurtres xénophobes qui visent depuis 2008 ses ressortissants étrangers. Une invitée nigériane du festival n’a d’ailleurs jamais obtenu son visa. Froid diplomatique lié à cette situation-là ?

Claire Diao, Durban

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