Avenue de Lamballe, Paris 16e. Des démineurs sont en action. Ils entourent une voiture immobilisée au milieu de la route, et la trifouillent pour voir au cas où. Les démineurs lâchent des incantations au talkie-walkie. Rien à signaler. Plus haut, c’est le barnum avenue Mangin. 8 heures 19, au studio 71 de France Inter. Patrick Cohen reçoit une invitée de marque. Et avant de commencer à l’interroger, il va l’applaudir. C’est Aung San Suu Kyi.

J’allais prendre une journée de repos pour la suivre dans Paris mais finalement elle vient à mon lieu de travail, c’est génial », s’exclame une journaliste de la radio rouge. Son appareil photo numérique enregistrera la silhouette gracile et le sourire imprimé d’Aung San Suu Kyi lors de ses passages par le couloir. Les agents de sécurité sont aux aguets. 9 heures 06, on se faufile à l’intérieur du bureau de Philippe Val, le patron de France Inter. Tout le monde veut être pris en photo au côté de la Dame de Rangoon. A bonne distance, Phyo Zeya Thaw est de ceux qui accompagnent la Prix Nobel de la Paix birmane. Il est député et membre du parti d’Aung San Suu Kyi. Il a été rappeur avant de siéger au Parlement birman. « Mon rap n’était pas forcément politique, j’étais plus dans le poétique », explique t-il.

12 heures 16, Mairie de Paris. L’assistance ne bronche pas, elle s’immobilisera une heure, en attendant que le maire de Paris vienne enfin à la tribune accompagnée de son hôte. Bertrand Delanoë remet enfin à Aung San Suu Kyi le diplôme de citoyenne d’honneur de Paris. Une décoration qui lui avait été déjà donnée en 2004, lorsqu’elle était encore assignée à résidence chez elle, à Rangoon. Deux à trois cent personnes assistent à la cérémonie. Des militants de la cause birmane pour les droits de l’Homme confondus avec des élus parisiens et des invités lambdas.

Mais tout le monde ici est heureux de voir Aung San Sun Kyi. Tout le monde veut goûter au délice de serrer sa poigne de fer. Farid Ghehiuoueche est fondateur de l’association Info Birmanie. Sous les dorures de l’Hôtel de Ville, il se souvient des moments où « c’était difficile de mobiliser ». Il se souvient des manifs en petit comité devant l’ambassade birmane ou le siège de Total. Il se souvient de ses coups de téléphone à Aung San Suu Kyi en 2003. Il se souvient de tout ça et il espère. « J’espère que tout ce cirque médiatique fera que l’on n’oublie pas ce génocide actuellement perpétré à l’encontre de la population Karen le long de la frontière birmane avec la Thaïlande. »

19 heures 08, il faut longer la Seine, monter plus haut, et aller du côté du quai d’Orsay. A l’intérieur, le jardin est impeccablement taillé. Ils ont tous la tenue correcte exigée et ils ont été invités à assister à la réception d’Aung San Suu Kyi : Christophe de Margerie (le patron de Total !) qui côtoie Stéphane Hessel, qui côtoie Alain Delon, qui côtoie Simone Veil, qui côtoie Elisabeth Guigou, qui côtoie Nolwenn Leroy, qui côtoie Yamina Benguigui, qui côtoie Bernard Thibault, qui côtoie Laurence Parisot.

Ici au Quai d’Orsay, on n’attend pas très longtemps. Laurent Fabius arrive immédiatement, accompagné de l’allure chaloupée d’Aung San Suu Kyi. Au micro, il rappelle que des figures comme elle, y’en a pas deux. Et elle reprendra la parole, sous un parterre attentif et admiratif. Sa voix résonne dans les haut-parleurs de l’immense jardin du quai d’Orsay :  » Action ! We must do everyday, action. » Un léger vent se met à souffler. Comme un écho aux paroles d’Aung San Sun Kyi.

Mehdi Meklat et Badroudine Saïd Abdallah

Publié le 29 juin 2012

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