« J’ai vécu le retour chez mes parents comme une humiliation. L’impression d’avoir échoué à être indépendant. Je n’avais pas du tout imaginé que cela puisse m’arriver un jour ». Fred Lestina a 25 ans et vit aujourd’hui seul à Saint-Louis dans le Missouri. De nouveau indépendant après un long retour chez ses parents. Lorsqu’à 22 ans, diplôme paramédical en poche, il retourne vivre chez les siens dans le Michigan, il ne s’attendait pas à y rester autant de temps.

C’était en 2008, en pleine crise économique. Une solution provisoire, au départ, qui a fini par durer. Diplômé, mais sans perspective d’embauche stable, comme des milliers de jeunes Américains, il n’a eu d’autre choix que de retourner dans sa chambre d’adolescent.  En Amérique, on appelle ces jeunes « la génération Boomerang ». Et dans ce pays si attaché à l’autonomie et à la mobilité, pas facile de s’y accommoder.

Loyers, prêts étudiants et frais de scolarité en hausse

En 1980, 11% seulement des 25-34 ans vivaient chez leurs parents. Trente ans plus tard, ce taux a doublé, atteignant un record dans l’histoire des États-Unis : selon les chiffres du Pew Research Center, un think-tank indépendant basé à Washington, près de 22% des jeunes Américains habitent aujourd’hui dans le foyer familial. Ils sont environ 30 % à avoir vécu au moins une fois au sein du foyer familial depuis le début de la récession. En comparaison, selon une enquête Eurostat, en France, 16% des jeunes hommes de la même tranche d’âge et 8 % des jeunes femmes vivent chez leurs parents. Ce taux atteint presque 50 % en Italie. Un choix rationnel parfois mais une situation subie pour beaucoup d’entre eux.

La majorité des jeunes concernés expliquent que c’est le facteur financier qui les a contraints à retourner chez leurs familles. Beaucoup d’entre eux ont été diplômés au moment de la crise ou quelques mois après. Arrivés sur le marché du travail, les voilà confrontés au chômage, à la baisse drastique des salaires et à des loyers beaucoup trop élevés. Une situation à laquelle les jeunes Américains diplômés n’étaient pas habitués. « J’ai vécu avec ma tante à Washington pendant 4 ans et demi. Jamais je n’avais imaginé passer autant de temps sous son toit. Les loyers étaient beaucoup trop chers pour que je puisse avoir mon propre appartement. Même la colocation n’était plus abordable », déclare Fnot Gebre, une Californienne de 27 ans qui a été contrainte d’habiter chez la sœur de sa mère une fois diplômée. Ajoutés à cela, la hausse des frais de scolarité et des taux d’intérêt des prêts étudiants qui endettent encore plus une grande partie des jeunes Américains.

La génération Boomerang, enjeu de campagne

Diplômés, certains ont pris le premier travail venu, d’autres cumulent petits jobs et retournent chez leurs parents le temps d’épargner un peu pour s’acheter un logement ou continuer leurs études. « J‘ai trouvé un job assez rapidement. En retournant chez mes parents, j’ai pu économiser pour poursuivre mes études. Mais j’ai dû attendre trois ans pour avoir la somme suffisante… Alors que d’autres ont les ressources nécessaires et le soutien familial financier pour poursuivre, sans interruption, leurs études… « , confie Fred Lestina.

« Pour les trois-quarts des jeunes de la génération Boomerang que nous avons sondés, cette situation n’est pas vue comme négative mais plutôt comme une réponse pragmatique à la situation économique. Certains même trouvent que cela leur a permis de se rapprocher de la famille et de créer de nouveaux liens », explique Kim Parker, chercheuse au Pew Research Center.

Pourtant, le retour à la maison impose le respect des règles du foyer familial quitté depuis quelques mois voire plusieurs années et implique des concessions à une vie sociale complètement indépendante. Selon l’enquête du Pew Center, un quart des « jeunes Boomerang » affirme que le retour à la maison a détérioré les relations avec leur famille. « Ma tante était très protectrice voire assez envahissante. A 22 ans, pas facile d’avoir quelqu’un qui se comporte avec vous comme si vous étiez encore un enfant, alors que j’avais l’habitude d’être très indépendante. Ça a évidemment tendu nos relations même si je suis  très reconnaissante de son hospitalité », explique Fnot.

Les Républicains n’ont pas attendu longtemps avant de faire des jeunes Américains de la génération Boomerang, une cible de leur campagne. L’équipe de soutien du candidat républicain Mitt Romney a déjà parodié le phénomène dans un clip de campagne : on y voit une mère de famille regarder jouer au basket-ball ses deux enfants qui, même adultes, continuent à vivre sous le même toit  : « Ils ne trouvent pas de travail et moi je ne peux plus me payer ma retraite… Maintenant, nous vivons de nouveau ensemble. En 2008, j’ai soutenu Barack Obama. Il avait promis des changements mais en réalité la situation s’est empirée ». A 6 mois de l’élection présidentielle, le phénomène ne semble pas avoir pour l’instant un impact négatif sur le soutien des jeunes au Président sortant : 61% des jeunes Américains disent vouloir voter pour Barack Obama, ils étaient 66% à voter pour lui en 2008.

Nassira El Moaddem, Washington

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