Ensemble, faisons résonner la voix des quartiers populaires.

Soutenez le média libre qui raconte des histoires qu'on n'entend pas ailleurs.

Je fais un don

Croisée sur le chemin du hasard, elle a dit : « Vous deux ? Au Polo Ground ? ». Elle a éclaté de rire, comme quand on se moque. « Vous deux ? Là-bas ? Même moi, je m’y risquerai pas ». Elle, elle habitait Harlem depuis des années, peut être depuis toujours. Elle connaissait chaque coin, chaque recoin. Et le Polo Ground paraissait une jungle humaine. « Repassez me voir, si vous êtes vivants », elle a terminé par dire. Et dans un éclat, elle nous a laissés nous échapper.

Les vents sifflent. Le silence fait des vocalises. Il n’y pas un bruit, seul le froid qui fait frissonner. Le torrent de vents s’immisce entre les bâtiments. Chaque tour a la tête dans les nuages, longues, interminables. Les parcs pour enfants sont déserts. Vidés de tous les cris. Et le Polo Ground, ses quatre barres érigées, ses 1 616 appartements, semblent faire la sieste. Plus qu’une ambulance est là. Ses feux tournicotent. Un peu plus loin, une voiture de police est immobilisée.

« La police est a chaque entrée, regardez là-bas, et regardez ici », dit un habitant, en pointant les voitures de polices. Avant de glisser, discrètement : « Moi, j’ai une chaîne en or, mais je la montre pas. Ici, faut pas mettre de bijoux ». L’homme s’introduit dans l’ascenseur. S’envole dans les étages. Du vingt-cinquième, la vue est dégagée, on croit toucher le ciel. Le ciel est éclairée d’un beau soleil. Et au loin, les buildings de Manhattan font de la concurrence.

Une dame passe. Elle trimballe une poussette. « J’ai grandi ici. C’est un endroit ni bien, ni mal. Vous savez le crime est partout. Et de toute façon, les gens n’ont pas le choix, ils peuvent aller nulle part ailleurs », dit-elle, furtive. Dans le hall, les habitants se languissent. Les ascenseurs se font attendre une éternité. Enfin, ils arrivent, s’ouvrent et grimpent d’un bond jusqu’au trentième étage.

Mardi, le Polo Ground votera, comme un seul homme. « Pour Obama », avoue une dame. Avant que ses enfants répètent après elle : « Oui, Obama ». « Les Latinos d’ici et d’ailleurs sont derrière lui », croit savoir un Hispanique qui passe dans les vents. Un afro-américain ose : « Avec Romney, on retournera à l’esclavage. Son parti est un parti raciste, il n’y a pas de doute ». Son ami reprend, sur la même lignée : « Romney ne voit que l’intérêt des riches ». « Le capitalisme ne cherche qu’à faire de l’argent. Et à cause de ça, nous sommes le rare pays qui n’a pas de sécurité sociale universelle », conclut le premier.

L’heure du goûter. Le Polo Ground s’illumine. Quelques-uns s’en vont faire des courses, quelques autres vadrouillent. C’est un samedi ordinaire, sans saveur particulière. Mardi sera un autre jour. Celui du vote. Celui où les masses devront converger vers les urnes. « Mais vous verrez, les écoles ne seront pas pleines. Les gens se plaignent beaucoup mais ne vont pas voter », prédit une dame, visiblement habituée. Mercredi matin, les États-Unis auront rempilé, ou pas. Quoiqu’il arrive, le Polo Ground se réveillera inchangé. Comme tous les jours.

Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah

Articles liés

  • Brésil : Lula a gagné, mais le bolsonarisme n’a pas perdu

    Réélu dimanche 25 octobre, Lula a remporté la bataille des urnes. Mais la menace bolsonariste demeure. Depuis l'Amazonie, la journaliste et écrivaine Eliane Brum alerte sur les dangers que l'extrême droite fait peser sur la démocratie brésilienne et sur la plus grande forêt tropicale du monde.

    Par Aliénor de Matos
    Le 27/10/2026
  • Au Brésil, l’extrême droite bolsonariste confirme son emprise

    Au premier tour de la présidentielle brésilienne, dimanche 4 octobre, Flávio Bolsonaro, candidat d’extrême droite et fils de l’ancien président Jair Bolsonaro, a recueilli 47,03 % des suffrages, devançant le président sortant Luiz Inácio Lula da Silva (45,16 %), en quête d’un quatrième mandat. Un résultat qui confirme la puissance du bolsonarisme et suscite sidération et inquiétude chez les soutiens de Lula, à trois semaines du second tour.

    Par Aliénor de Matos
    Le 07/10/2026
  • À Ceuta, des milliers d’exilés pris au piège après la traversée

    Les 30 et 31 juillet, quelque 72 000 personnes ont rejoint Ceuta depuis le Maroc, principalement par la mer. Si près de 70 000 d’entre elles sont depuis retournées au Maroc, des milliers de personnes restent dans l’enclave espagnole, sans solution d’hébergement et dans l’espoir de gagner le continent européen. Reportage.

    Par Aicha Bennani
    Le 04/08/2026