Partie I – Le voyage de l’amitié

Si avec des coups de pute on pouvait faire d’aussi beaux tableaux qu’à coups de pinceau, mes copains, ça serait Monet, Picasso, Van Gogh et toute la bande. Un musée. Des artistes de la dague dans le râble. Je compte plus les fois où ils m’ont percé un rein. En dormant sur le ventre je pourrais élever des lapins de Garenne, tellement j’ai des trous dans le dos.

Depuis le temps, si j’avais laissé en place tous les surins de bonne amitié qu’on m’a plantés en traître, Spondex m’aurait payé un gros cachet pour culbuter une éponge et Sonic le hérisson m’aurait certainement dragué en boîte. Tout ça pour dire : faites confiance à mes potes si vous avez le dos d’une tortue ou celui d’un fakir.

Inutile de pleurer sur le lait renversé. Grâce à Dieu, un homme averti en vaut deux. Sauf qu’Idir + sot = idiot. Je ne les vois jamais arriver, les crasses expédiées en classe affaire par les confrères, tant c’est bien fait l’amitié en banlieue. La dernière hallebarde qu’ils m’ont glissée entre les omoplates, il y avait un drapeau américain qui flottait sur le manche : ils ont marché sur la lune tellement la balafre était technique à placer. Un panzer dans les Ardennes : j’ai rien vu venir. Bosch du travail d’escroc.

C’était un traquenard vicieux, sournois, une embuscade de Viet effectuée à l’anglaise. Même si la curée a été sonnée lors d’un voyage en Ecosse. Tout avait si bien commencé pourtant…

Pour Abdenour, Vu-san et moi, se rouler dans l’herbe grasse des Highlands était un rêve de gosse. A 13 ans, l’âge qu’il avait le jour de la première diffusion de Braveheart sur FR3, Abdenour s’était juré d’aller déterrer le glaive de William Wallace dans sa tombe, de s’en servir pour tuer le roi d’Angleterre, et si l’occasion se présentait, « d’adouber Sophie Marceau avec ma très longue épée». Ce sont ses mots.

Vu-San tenait aussi beaucoup à ce voyage. Avec lui, les X-men ont trouvé leur Chinois. Ce bouffeur de pit-bull a muté : le seul Asiatique, à ma connaissance, qui tient bien l’alcool. La vodka pour lui c’est du coca-cola. Le rhum, la rosée du matin. S’il pisse du haut d’un volcan, il prend feu. Bacchus a un fils et il a la couleur de mes dents.

La Chine, le pays de son papa terrestre, a décerné à Vu-San la médaille du meilleur ouvrier du mois – l’équivalent de la légion d’honneur partout ailleurs – pour avoir battu, en mai 2008, deux touristes anglais, une serveuse irlandaise et un trader gallois à un concours de bières dans un bar près de Châtelet. Ce fût une grande soirée. Dans le troquet de son exploit, la foule en délire exulta comme si la France, à travers le gosier de Vu-san, remporta le tournoi des six nations. Les gens reprirent en cœur l’hymne qu’Abdenour et moi chantions toute la soirée pour encourager notre ami: « Cristalline ! Cristalline ! », le surnom de Vu-san parce qu’il enquillait les pintes comme si c’était de l’eau de source. Nous avons eu également un beau geste pour les perdants. Le tas de corps britanniques, gisant inconscients au fond du bar tel un mille feuilles humain fait avec du vomi, disparût au fil de la nuit sous une avalanche d’épluchures de cacahuètes. Nous les jetions par la bouche, avec une précision d’archer, en visant les yeux. Vae Victis.

Après cet exploit, on avait commencé à s’intéresser à Cristalline dans le milieu très select de la beuverie. Au point que Willie la flotte, le plus gros pochard de Bondy, son manager, avait réussi à lui dégoter un combat de légende en pokant le champion du monde sur Facebook, un Russe évidement. «Tu ne peux pas affronter Tsar Vodka II, ni aucun Ruskov qui se respecte, si tu t’es pas fait un ou deux Scottishs avant, lui a alors asséné Willie. A Moscou, pour un alcootest, on pèse ton sang sur une balance, ça se mesure au kilo ! Il fait te mettre au niveau international mon garçon ! Je t’ai organisé trois quatre combats dans des pubs où mon nom est un peu connu, entre Edimbourg et Inverness. De ce côté de la Berezina, on fait pas mieux en matière de rince-pintes.» Un combat de titans à préparer et la possibilité de transformer tous les soirs son corps en distillerie, avec comme cerise sur le gâteau, la mer pour le séparer de sa rombière qui prêche l’hygiène de vie d’une Laura Ingalls convertie à l’Islam… Pour Vu-san, ça fait deux raisons de trop d’aller en Écosse.

Quand mes deux amis de l’amitié sont venus me proposer une virée à l’ombre du château d’Highlander, pour moi, c’était le destin qui frappait enfin à ma porte. Je venais tout juste d’achever la page 216 de mon roman secret : « Akli Pomme-de-Terre en BEP sorcellerie», plagiat marocain de Harry Potter. Je rêvais de donner le manuscrit en mains propres à J.K Rowling pour avoir son avis. La maman du célèbre sorcier possède un ou deux châteaux au nord de Glasgow. Pour résumer mon chef-d’œuvre, le jour de son onzième anniversaire, le petit Akli Batata reçut la visite d’un coq volant qui tenait un papyrus cacheté dans son bec. Après avoir fait du messager un poulet aux olives halal, le jeune garçon de Bondy Nord, à la cicatrice en forme de pentacle marocain, ouvrit le parchemin :

« Cher monsieur Akli,

Nous avons le plaisir de vous informer que vous bénéficiez d’une inscription au lycée technique de sorcellerie de Casablancard, section chaudronnerie. Vos origines marocaines vous permettent de commencer l’année directement en Master II. Vous trouverez ci-joint la liste des équipements nécessaires au bon déroulement de votre scolarité :

– Un porte-monnaie en peau de porc-épic

– Un tapis de prière volant, moteur diesel

– Un portrait de Voldemort, roi du Maroc

– Un œil gauche

Les ouvrages suivants sont également nécessaires :

– Le mauvais œil pour les nuls

– Défense contre les forces algériennes du mal. Niveau V

– Mille et un sorts pour maudire le puits d’un Algérien

– Le Kabyle : humain, extraterrestre ou sanglier-garou ?

– La Torah en Chleuh inversé, édition Gallimard

La rentrée aura lieu le 1er septembre. Le 404bachéExpress partira le 28 août à 11h00 du parking de Rosny 2, en face de Carrefour au niveau 9 3/4. Prévoir thon à la catalane pour les trois jours de voyage. Patte de poulet et respect à vous,

Hassan Cééfe, Directeur de la maison Chacalot»

Vu-San fût mon premier critique : «C’est un crime littéraire contre l’humanité. Si j’étais Harry Potter, je porterais plainte pour viol sur mineur». Abdenour eut plus de retenue, il patienta jusqu’à la deuxième page de ma prose avant de saigner du nez. Son 11,5 à l’oral du Bac français faisait de lui l’érudit du village, le Bondynois le plus qualifié pour donner un avis sur mon œuvre. Il me conseilla d’investir tout espoir littéraire dans le délit de fuite : « Rien que pour voir J.K Rowling te lâcher ses chiens au cul, je te paie le billet ». A 40 euros l’aller-retour Orly-Glasgow sur une compagnie low-cost, l’aventure ne risquait pas trop de le ruiner.

Deux jours après avoir cliqué « valider » sur Lastminute.com, nous étions dans l’avion, un Lidl volant. Chacun de nous emportait dans sa valise la quête de toute une vie au pays de Sean Connery. Aujourd’hui encore, je me demande comment mes amis d’enfance ont pu passer les contrôles de sécurité avec le piège à loup fabrication bondynoise, forgé sur mesure pour mon pied gauche, qu’ils transportaient tout au fond de leurs bagages.

A suivre…

Idir Hocini

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