Originaire d’Argentine, Victoria a émigré sur le vieux continent pour s’installer en Espagne. La réforme de l’avortement l’interroge. Témoignage.

« En Argentine, j’ai dû accompagner plusieurs amies qui avortaient en secret. Je me souviens de ces vieilles baraques pourries, insalubres qui ressemblaient plus à des granges à bestiaux. Le drame de ces maisons de la mort, c’est que je savais qu’en cas de difficulté mon amie pouvait y laisser sa vie et que je ne pouvais pas la protéger. C’est inhumain. De plus en plus de femmes à travers le monde continuent à payer de leur vie le prix de « l’avortement sauvage » » constate Victoria* avec une pointe de tristesse perceptible. L’écho de sa voix suave et écorchée résonne encore dans ma tête.

Victoria a émigré en Espagne, il y a de cela quelques années. Elle est sur le point d’obtenir la nationalité espagnole. Elle vit le projet de réforme de l’avortement du gouvernement de Mariano Rajoy (Parti populaire, PP, conservateur) comme une terrible régression. « Bien que j’aime ce pays, je suis attristée de voir qu’un système politique m’impose des lois sur mon corps et m’empêche d’être libre. J’ai toujours cru que mon pays d’origine était archaïque (en matière de réformes sociales) et que l’Europe comprenait la détresse des êtres humains. Je dois reconnaître que je me suis trompée. »

Au fil de notre conversation, je lui avance les arguments des pro-vies. Un brin agacée par ces raisonnements, elle rétorque : « Je peux comprendre les inquiétudes des institutions comme l’Église, car je connais la valeur d’une vie. Je ne nie pas le fait que l’IVG est une épreuve très dure et qu’on en ressort pas indemne. Mais l’avortement relève d’un choix personnel. Si un jour je veux avorter, c’est mon choix et je ne laisserai personne décider pour moi… Ça me tue de voir un gouvernement avec une majorité d’hommes délibérer sur le corps des femmes. »

Et si la loi passait et qu’elle était appliquée sur toute la péninsule ibérique, que ferait-elle ? « Aujourd’hui je vis en Espagne, si demain je tombe enceinte accidentellement et que je ne me sens pas prête à avoir un enfant, bien sûr que j’irai avorter. Si je ne peux pas le faire en Espagne, alors je me sentirais négligée par mon pays d’adoption. La punition de savoir que tu as mis fin à une vie qui était en toi est déjà assez grande. Je pense qu’il est temps de voir les femmes qui avortent comme des êtres humains en difficulté et arrêter de les juger. Elles ont besoin de prévention, de soutien, d’une attention particulière, d’un appui psychologique… »

Victoria ne se sent pas spécialement féministe, mais elle estime que si le gouvernement est sur le point de commettre cette « barbarie », c’est qu’en Espagne, comme dans bien d’autres pays, la parité en politique n’existe pas. Et que lorsqu’elle existe, les femmes ne sont pas à la tête de ministères régaliens et peuvent difficilement accompagner l’évolution du statut des femmes vers plus d’égalité. « Les gens ont tendance à toujours pointer du doigt celles qui avortent en série, sans parler de celles qui sont sous contraceptif et qui tombent quand même enceinte. Faciliter l’avortement, c’est leur permettre d’avoir des professionnels compétents, capables d’effectuer l’opération correctement. J’ai l’impression que le gouvernement ne cessera sa barbarie qu’au prix de milliers de litres de sang versés par des femmes qui mourront lors d’avortements non encadrés. Il faut peut être une hécatombe pour que l’équipe de Mariano Rajoy reprenne ses esprits. »

Malgré l’amertume et la déception, une fois naturalisée, Victoria ne se voit pas pour autant quitter l’Espagne. « En tant que future citoyenne,  je continuerai tout de même à lutter afin de démontrer que ces interdictions font des victimes qui sont toutes du même sexe  ».

Balla Fofana

*Prénom modifié

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