Vingt trois ans que j’attendais cela : le Ceaucescu de Carthage est enfin parti. Une fin pathétique à l’image de son règne. A l’heure où j’écris cet article, il serait à bord d’un jet privé à destination de Dubaï, où séjournent sa femme et une partie de sa belle famille : les Trabelsi… Un clan qui a pendant plusieurs décennies spolié les richesses du pays. Les Tunisiens ont une haine viscérale contre cette petite mafia qui a dominé d’une main de fer le pays du jasmin.

Jamais je n’aurais imaginé de mon vivant une telle révolution dans mon pays d’origine, et pour cause. Lorsque je me rendais en vacances en Tunisie, j’étais frappé par le désintérêt des Tunisiens pour la chose politique. Une indifférence qui s’explique par la mainmise de l’Etat policier dans la vie de tous les jours. A l’image de la police politique roumaine Securitate, la « shorta » n’hésita pas – on hésite à parler au passé – à brimer, humilier, frapper, torturer, tuer les personnes qui osaient s’opposer à l’ordre établi.

Et ceux qui ont payé le prix le plus fort de cette répression, ce sont sans nul doute les musulmans pratiquants. Je ne parle pas des islamistes, mais bien de simples citoyens qui pratiquent leur religion. Ma propre famille a été victime de cette « hagra ». Mon père âgé de 76 ans a subi les foudres de la police de Ben Ali, pour une unique raison : le port de la barbe. D’autres ont subi des violences plus graves : viol, violence physique… Journalistes, opposants politiques, citoyens de la société civile ont eux aussi subi la main de fer du résident de Carthage…

Derrière l’image de « Tunisie la douce », il y avait la « Tunisie la brutale ». Il aura fallu l’immolation par le feu d’un jeune diplômé pour que la rue se révolte enfin. Un mouvement spontané et apolitique dans le sens où il n’est sous la bannière d’aucun parti. Comme seule réponse, le bras armé du clan Trabelsi a tiré avec la « cartoucha ». Bilan à ce jour : plus de cents morts. Du sang qui n’aura pas été versé en vain.

Mais la victoire n’est pas complète. Je suis amer car ceux qui se retrouvent à la tête du pouvoir sont des suppôts de Ben Ali. Et maintenant, là ? Selon ma famille à Tunis, les villes sont livrées aux pilleurs. La police s’est retirée et l’armée reste passive. Ben Ali a laissé la place à l’anarchie. Des maisons brûlées, des magasins détruits, des petits commerces vandalisés, des personnes agressées dans la rue. Ma joie n’est pas totale. Ce qui me frappe c’est le contraste entre la réaction de la diaspora tunisienne et les Tunisiens du pays. Les premiers célèbrent le départ du despote et les seconds craignent le désordre ambiant.

Je m’appelle Chaker Nouri, enseignant en économie et journaliste. Je suis soulagé de pouvoir enfin afficher mes opinions politiques sans craindre les représailles pour les miens.

Chaker Nouri

Lire aussi : Le-café-infect-de-Ben-Ali

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