Le 18 novembre à la tour Hassan de Rabat, Mohamed V annonce au peuple marocain son indépendance. Cette dernière sera officielle en 1956 avec la fin du protectorat français. L’occasion de revenir sur une des figures du nationalisme marocain avec cet intellectuel, écrivain et père de l’éducation moderne au Maroc.

Le 18 novembre est jour férié au Maroc. La plupart des écoliers et étudiants attendent avec impatience cette date. Non pas pour ce qu’elle évoque, la plupart ne savent même pas pourquoi, mais parce qu’il n’y a pas cours. Ce jour est pourtant un symbole fort dans l’histoire du pays puisque c’est celui de la fête de l’indépendance, instaurée pour rappeler aux citoyens que les acquis actuels ne sont pas tombés du ciel, qu’il a fallu mener une lutte pour en arriver là. Il y a de cela 57 ans, le roi Mohamed V, de retour d’exil, allait à la rencontre de son peuple pour annoncer l’indépendance : « Le Maroc sort du petit jihad pour s’engager dans le grand jihad », annonce-t-il. L’indépendance officielle survient le 2 mars 1956 quand la France annonce la fin de son protectorat.

Le Maroc n’aurait pu jouir de cette indépendance si de grands acteurs n’avaient pas joué un rôle central dans le combat contre les autorités du protectorat. Une lutte qui avait commencé quelques années plus tôt, notamment avec la rédaction du manifeste de l’indépendance le 11 janvier 1944. Mon grand-oncle, Boubker ElKadiri, est une grande figure du parti nationaliste marocain. Il a lutté corps et âme pour la libération nationale et a fait partie des signataires du manifeste de l’indépendance. Cet intellectuel engagé a disparu le 2 mars 2012. Son fils se souvient et témoigne.

« Prendre les armes n’était pas envisageable »

Jeune et fougueux, des rêves pleins la tête, Boubker Elkadiri ne pouvait taire ses idéaux et laisser le colonisateur s’emparer des richesses qu’il considérait comme appartenant à sa patrie. C’est pourquoi, malgré toutes les contraintes, celui-ci décide de rejoindre le mouvement pacifique. Dès lors, l’éveil de sa conscience nationaliste ne faisait plus de doute : « Mon père était extrêmement jeune lorsqu’il a entamé son combat contre le colonisateur » entame son fils, Mohamed Elkadiri. « Pour lui, comme pour beaucoup de jeunes intellectuels de l’époque, dont la moyenne d’âge était de vingt ans, prendre les armes n’était pas envisageable. Ce fut notamment le cas de Benbarka et Bouabid. Leur combat allait être très long et l’éducation de la conscience de la population était pour eux une priorité. D’ailleurs, mon père généralisait ce combat à tous les peuples opprimés de l’époque, a fortiori arabe. Pour l’Algérie, la Tunisie, c’était le même combat. La Palestine va être par la suite son second combat, contre le sionisme cette fois-ci ».

Il participa à l’élaboration du « plan des réformes » prélude au « manifeste de l’indépendance » dont il fut l’un des rédacteurs, en mettant dans la confidence le roi Mohamed V. Son courage a fini par payer. Demander la participation du roi fut extrêmement audacieux, mais Boubker Elkadiri avait plus d’un tour dans son sac : guidé par sa détermination, il n’hésita pas à s’en remettre à Mohamed V pour la rédaction du manifeste et même par la suite, pour ses autres combats.

Cette audace lui a néanmoins valu de passer par « la case prison ». Les autorités du protectorat avaient leur limite, et ne pouvaient pas laisser des jeunes patriotes s’opposer à eux. Il accumula près de cinq années de prison : « Ayant totalisé plus de cinq années d’emprisonnement tout au long de son combat, il ne nous a jamais montré qu’il avait peur malgré les souffrances qu’il endurait dans les cellules glaciales du colonisateur » ajoute Mohammed Elkadiri. « Au contraire, il trouvait toujours le moyen de nous sortir des anecdotes. Pour te donner un exemple : il a su que ma mère, enceinte à l’époque, avait accouché d’une fille lorsque, ayant reçu un pain et l’ayant partagé à parts égale avec ses camarades dans la cellule, il trouva un bout de papier froissé sur lequel mon oncle Abdelmajid avait écrit la nouvelle. Belle surprise ! ». Avec comme seule nourriture du pain sec et de l’eau et comme seul divertissement la compagnie de ses camarades de cellules, celui-ci déclara malgré tout à la fin de sa détention que « la prison est une des écoles de la vie. On y apprend la patience, la sincérité et le vivre ensemble ».

Ces épisodes n’ébranlant pas sa détermination, il multiplia les contacts avec le roi Mohamed V. Ceux ci ont permis d’aboutir à la rédaction du manifeste de l’indépendance le 11 janvier 1944 : « Ce que je sais à propos du manifeste, c’est qu’il était au départ trop long et qu’il a été progressivement été réduit aux quelques points qui figurent sur le texte final » m’informe son fils. « Les rédacteurs avaient associé secrètement sa majesté Mohammed V à leur projet de demande d’indépendance et le roi en avait profité pour mettre au courant Churchill et Roosevelt lors de leur célèbre conférence d’Ana [ou conférence de Cassablanca, en janvier 1944] » considéré comme l’acte de naissance du Maroc libre ». Pour lui, ce combat avait pour but « l’indépendance et l’introduction de réformes pour organiser le pays de manière démocratique ». Pari réussi.

Combat pour l’éducation

Boubker Elkadiri a mené un second combat tout au long de sa vie qui lui a valu une renommée sans pareille à l’échelle nationale : celui de la création d’école libre. Le schéma qui germait dans sa tête provenait de ses constatations quotidiennes : ces concitoyens avaient des lacunes évidentes et son pays souffrait d’un sous-développement alarmant. S’en était trop, il ne pouvait plus continuer à fermer les yeux. C’est ainsi qu’il concrétisa un rêve en fondant l’école Annahda, dans les années 30, qui lui permit de lutter à sa manière contre l’ignorance. Cette institution fut la première école privée de Salé, ville voisine de Rabat, la capitale, dont Boubker est originaire.

On y enseignait tout ce que pouvait offrir les écoles françaises qui n’étaient pas accessibles à tous. « Son attachement envers son école était très fort. Ayant été exclu injustement d’une école française alors qu’il était adolescent, il mettra toute son énergie à en faire son combat contre la soumission. L’école marocaine se cantonnait à l’époque à l’enseignement du coran et des principes théologiques. En introduisant des matières très techniques, et en étant le premier à permettre à la jeune fille marocaine d’accéder à l’école, il dérangeait énormément et était à chaque fois emprisonné suite à ses discours virulents contre le colonisateur » explique, son fils. Safia ma cousine, qui est sa fille, ajoute « mon grand-père allait toquer chez les gens pour inciter les filles à aller à l’école et à ne rater sous aucun prétexte leur journée de classe ».

Ce combattant est un exemple pour les Marocains qui connaissent l’histoire de la lutte pour l’indépendance. L’icône des nationalistes contemporains ne se laissait pas impressionner et arborait sans cesse une modestie impressionnante. « Sa modestie fut son leitmotiv durant toute sa vie, ce qui fait qu’il était peut-être le seul homme politique autant respecté aussi bien par son parti que par les autres partis politiques. Il était en fait aimé pour ce qu’il était, car il avait l’art et la manière de faire de la politique, sans heurt. Imagine-toi que lors du baptême de ma fille, Safia, il y avait des tas d’hommes politiques de divers horizons qui étaient présents à la table à laquelle il était assis, il était entouré de 4 ou 5 premiers ministres ! ». Son incroyable parcours ne lui faisait pas perdre le cap, quand il s’agissait de mener un combat, ses priorités primaient aux mondanités du milieu qu’il côtoyait. Mohamed Elkadiri acheva ses propos en soulignant ce qui semble être le plus important « Moi ainsi que mes frères et sœurs sommes fiers de cet héritage, bien que lourd à porter. Le combat continue pour nous, aussi bien dans la vie courante qu’à travers des activités annexes. La fondation est en cours de finition et elle sera le porte-drapeau de la famille ».

Dalal Jaidi

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