TOUR D’EUROPE 2014. Être ou ne pas être européenne. Second volet d’un voyage de deux semaines pour Anne-Cécile à travers le vieux continent et les récents Etats membres : Bucarest, Roumanie. Retrouvez son carnet de route et tous les articles sur notre page spéciale.

Ce dimanche à Bucarest, des dizaines d’associations sont venues présenter leur raison d’être et ont investi le parc Herastrau, situé au nord de celle qu’on appelle le « petit Paris ». Une affiche devant l’un des derniers stands parle de marcher vers des États-Unis d’Europe. « Quand la Roumanie est entrée dans l’Europe en 2007, je crois que le pays n’était pas prêt » estime Corina Ochea, responsable du stand. Des États-Unis d’Europe pour lutter contre une Europe à deux vitesses.

Sofia a 21 ans, elle est étudiante et elle n’est pas sûre du tout de vouloir de l’Europe. « Je ne suis pas vraiment d’humeur à parler politique. J’irai voter le jour où tous les membres du gouvernement actuel seront partis, le jour où la corruption sera finie et loin dernière nous ! Et d’ailleurs, je ne sais même pas si j’irai voter pour les Européennes. » Il y aura deux élections différentes cette année en Roumanie et peut-être deux fois plus de désaffection.

Au Caru’cu Bere dans le vieux Bucarest , Andrei Tamas déguste une spécialité locale à base de haricots. Il a 24 ans, il travaille chez HP et il est né à Sibiu, l’une des plus grandes villes de Transylvanie. Il raconte « son » Europe. « Je suis avant tout roumain. Pour moi, être européen, ça veut rien dire, c’est juste un titre ! Mais c’est un titre important. L’Europe, c’est notre continent ! Bon et puis, ce serait plus facile pour la Roumanie d’entrer dans la zone euro… Et puis pourquoi pas faire rentrer la Turquie en Europe. Et la Moldavie aussi. Pour moi, les Moldaves sont aussi des Roumains. » Andrei a l’air de savoir ce qu’il veut. Dernière nous, deux hommes et deux femmes dansent ensemble sur de la musique folk. Une tradition à laquelle les Roumains sont attachés.

Plus tard dans un bar en plein air, au milieu de dizaines d’arbres, Andrei poursuit le récit de son Europe : « même si on voyage beaucoup, même si on veut découvrir autre chose, on finit toujours par rentrer chez soi. Et c’est pour ça que je me sens avant tout roumain ! » Une Europe économique à deux vitesses pour une Europe politique à deux vitesses ?

Claudia Iordache de la fondation Soros-Romania, spécialisée sur des thématiques sociales et citoyennes explique : « Nous n’avons pas les mêmes héritages qu’en France, avec cette idée de droite et de gauche et de partis plus clairement établis. On a essayé de mesurer l’intérêt des jeunes pour la politique. Ils croient qu’ils ne sont pas concernés et qu’elle ne leur apporte rien. » Marian a 24 ans, et il réfléchit lui aussi beaucoup à son Europe : « Moi, je voudrais qu’on créé un système de sécurité sociale ou de service de santé au niveau européen. Certains n’ont même pas accès aux soins. Et c’est la même chose pour l’éducation ! »

Visite à Bucarest d’un hôpital situé au nord de la capitale. En prenant un taxi depuis la rue Stirevoda dans le centre-ville, trente minutes. Autour de l’hôpital des dizaines d’arbres, un parc. Toujours cette ville verte. A l’intérieur l’air est lourd, il fait chaud. Dans les chambres, les fenêtres sont grandes ouvertes. Des médecins en blouses vertes foncées, roses ou blanches, circulent rapidement dans les couloirs. Le mobilier des chambres de l’hôpital est vétuste, les inscriptions fixées au bout de chaque lit sont manuscrites, les dossiers des patients sont écornés, vieillis. Dans l’une des cages d’escaliers, un panneau indique « interdiction de fumer ». Une patiente est assise, un cathéter dans le bras, une cigarette allumée à la main. Elle crache par terre à même le carrelage puis se lève en jetant son mégot dans un seau jaune plein d’eau et de cendres devant elle.

Autour de moi, toujours dans l’hôpital, des dizaines de jeunes de l’université de médecine « Carol Davila » à Bucarest. Ils se pressent autour des patients pour leurs travaux pratiques. Ils parlent grec, roumain, anglais, allemand, français, et pour eux l’Europe, c’est aussi et peut-être surtout ça. Ce vivre-ensemble, loin de la politique politicienne. « L’Europe c’est un grand espace commun pour vivre ensemble et c’est génial ! » affirme Marian. La lumière au bout du couloir ? Pas forcément. En partant, un jeune étudiant affirme, un peu amer : « De toute façon, on pourra dire ce qu’on veut, l’Europe c’est pas nous parce que c’est l’Allemagne qui décide en Europe ! »

Pour Renate Weber, candidate du Parti National Libéral Roumain, la situation n’est pas aussi simple : « Pour des raisons qui m’échappent, il n’y a pas de législation communautaire sur le sujet… L’éducation et la santé devraient être des priorités pour tous les citoyens, mais je ne pense pas que les choses vont changer après les élections parce que le Parlement européen se remplira de parlementaires eurosceptiques voire anti-européens. Au lieu de créer une législation communautaire, les Etats membres s’accrochent au principe de subsidiarité. Cependant, une chose est sûre,  je crois qu’il faut toujours plus d’Europe ! »

Anne-Cécile Demulsant

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