« Il faut qu’on fasse connaître notre pays à travers le cinéma » décrète Evrard Niyomwugere, réalisateur du meilleur documentaire national du 4e Festival international du cinéma et de la télévision du Burundi (Festicab). Lui qui a eu l’opportunité d’étudier à l’école de cinéma La Fémis de Paris, regrette : « Les gens ne nous repèrent qu’à travers d’autres pays ».

Et pour cause, voisin de la République Démocratique du Congo qui ne se stabilise pas depuis son accession à l’indépendance et du Rwanda que le génocide de 1994 a tristement rendu célèbre, le Burundi est effacé de la scène médiatique. Peut-être parce que ses 27 843 km² font de lui un pays plus petit que le Lac Tanganyika qui le borde ? Nul ne le sait. Pourtant s’étonne Carine, assistante du Festicab : « chaque fois qu’un étranger vient ici, il souhaite s’installer ».

De la végétation à perte de vue, un lac dont les vagues et les plages ont tout d’un bord de mer, un calme relatif, des gens beaux, accueillants et discrets, une faune incroyable, des karaokés bondés où la bière coule à flots… Voilà ce qu’un voyageur peut découvrir de la capitale Bujumbura. « En tant qu’expatrié, tu peux très bien vivre dans une bulle et te déconnecter complètement de la réalité » m’explique une Française installée au Burundi depuis sept mois.

Beauté vs. réalité

À la beauté idyllique du pays s’oppose le difficile quotidien des citoyens. Qui pédalent, dès 5 heures du matin, une botte de foin attachée à la selle. Qui lavent leurs habits dans les caniveaux du centre-ville. Qui transportent des sacs de ciment. Qui mendient un enfant dans le dos. Ou qui se saluent avec dérision : « On est là, on crève toujours ».

Dans les rues, on rencontre des hommes en bleu ou en treillis, souvent armés. Des policiers arrêtent parfois les véhicules espérant un billet. Une technique continentale tellement usuelle qu’on pourrait s’y habituer.

Le samedi matin ont lieu les travaux communautaires. Interdiction de conduire, tenue de sport assurée, les habitants nettoient la ville. Pour beaucoup de jeunes de Bujumbura, l’esquive est facile : « C’est repos communautaire ! » Mais dans les villages de l’arrière-pays, gare à celui qui ne le fait pas. Les voisins surveillent…

La surveillance, justement, est un état de fait. Pas un bâtiment sans agent de sécurité, des gardiens sur la plage ou sur le bas-chaussée, il semble que tout soit prêt pour bondir si des troubles resurgissaient.

« Diviser pour mieux régner »

Les troubles du pays remontent à la colonisation et à la racialisation initiée par les Belges à l’Est du Congo, au Ruanda-Urundi, deux royaumes distincts qu’ils avaient réunis. En privilégiant une ethnie par rapport à une autre plutôt que de comprendre le modèle d’État-Nation déjà instauré par les Twa, les Tutsis et les Hutus qui vivaient ensemble, la mise en place du stratagème « diviser pour mieux régner » fut bien implantée. Après avoir privilégié les Tutsis pendant quelques décennies, la Belgique soutient les Hutus au moment de l’Indépendance, renforçant l’idée que ces deux ethnies ne peuvent pas cohabiter. « Nous avons toujours été ensemble mais le virus inoculé est allé jusqu’à structurer les esprits », me raconte un journaliste.

Depuis l’indépendance du 1er juillet 1962, assassinats et coups d’État se succèdent. Les « événements » (comprenez massacres voire génocides) aussi : 1972, 1988, 1993, 1994, 1996. Le 1er juin 1993, le président Melchior Ndadaye est élu. Il sera assassiné quatre mois plus tard, le 21 octobre, tout comme sept personnes de l’exécutif burundais. En une semaine, des massacres sont perpétrés à l’intérieur du pays, des écoles attaquées, des routes et des ponts détruits, des forêts incendiées. Le 6 avril 1994 soit deux mois après son investiture par l’Assemblée nationale, le nouveau président du pays décède à bord du Falcone 50 du président rwandais abattu près de l’aéroport de Kigali (Rwanda). S’ensuivent 100 jours de génocide côté rwandais et onze ans de guerre civile côté burundais.

Il aura fallu l’intervention de Nelson Mandela comme médiateur pour signer des accords de paix à Arusha (Tanzanie) en 2000. « Ce que nous avons gagné à Arusha, c’est la reconnaissance mutuelle », affirme Rénovat, défenseur des droits de l’Homme et fondateur de l’association Ayons pitié de lui. Les accords de cessez-le-feu entre le gouvernement et les mouvements armés sont signés le 16 novembre 2003 mais l’année 2004 marque la fin officielle de la guerre.

Le mouvement rebelle actuellement au pouvoir, élu en 2005, remporte l‘élection présidentielle de 2010 jugée transparente et juste par les observateurs internationaux mais dénoncée par les partis d’opposition. Malgré un retour à la paix désiré, le spectre de la guerre refait son apparition. Des mouvements rebelles naissent et des répressions commises à l’encontre des opposants politiques, de la société civile et des médias sont dénoncées par des ONG telles qu’Amnesty International ou Human Rights Watch. « Obliger Human Rights Watch (HRW) à annuler une conférence de presse ne peut occulter la gravité de la violence politique au Burundi » déclarait en avril 2012 le directeur de la division Afrique de HRW en réaction à une lettre du Ministère de l’Intérieur. « Ce que j’observe dans mon pays et ce qui manque en Afrique, c’est le rejet de la vengeance », ajoute Rénovat qui attribue depuis 2009 un prix du Meilleur Patriote à un Burundais défendant les droits de l’Homme. « Ce qui s’est passé ces cinquante dernières années devait arriver. On ne peut pas tout inventer, ce sont des choses qui prennent du temps ».

Le temps de pardonner

Le temps, il en faudra beaucoup pour panser les blessures, les douleurs, les rancœurs. Celles des victimes de la guerre, des opposants opprimés et des réfugiés frontaliers dont les terres ont été réattribuées.

« Certains Blancs pensent que les Hutus et les Tutsis ne peuvent pas cohabiter alors que dans le même temps ils professent ne fut-ce que de manière hypocrite la réalité d’une France, d’une Belgique, d’une Allemagne métissées, multiculturelles » relève Davy, passionné par l’Histoire de son pays et optimiste quant à son évolution sur le long terme.

Alors que la célébration du cinquantenaire de l’indépendance se prépare, une conférence internationale sur l’Histoire du Burundi organisée par l’Institut Français de Bujumbura (IFB) a été annulée. Le correspondant local de RFI et France 24, Hassan Ruvakuki, vient d’être condamné à la prison à perpétuité pour acte de terrorisme. Une première dans ce pays où médias et société civile sont un contrepoids politique. « C’est une déclaration de guerre contre les médias, dénonce le directeur de Bonesha FM, employeur de Ruvakuki. On lui reproche d’aller voir les rebelles alors que le parti au pouvoir était rebelle avant d’être au gouvernement. On oublie le passé ». Espérant une mobilisation de la communauté internationale pour libérer le journaliste, les médias envisagent de boycotter la célébration du cinquantenaire le 1er juillet prochain.

Pourtant, malgré la guerre, très peu de Burundais choisissent l’émigration. « J’aime mon pays, explique Rénovat. Qui va le reconstruire si tout le monde s’en va ? » Cette reconstruction, le fondateur du Festicab Léonce Ngabo la voit sous forme de cinéma. « Dans nos pays qui sortent de guerre, le 7e art doit être vecteur de paix et de réunification » affirme le cinéaste congolais Jean-Michel Kibushi, invité du festival. Associant artistes, médias, partenaires privés et gouvernement, le Festicab est une belle occasion de promouvoir collectivement le Burundi. Ainsi qu’une note d’espoir pour l’ensemble du pays.

Claire Diao, Bujumbura (Burundi)

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