Bob Rugurika directeur de la RPA(Radio publique africaine), a été arrêté le 20 janvier après avoir révélé le témoignage accusant un homme influent dans l’affaire du meurtre des sœurs italiennes. Hier, une centaine de journalistes ont manifesté devant le palais de justice de Bujumbura pour demander la libération de leur confrère.

« On s’attendait à des répercussions », avoue Pascal, le rédacteur en chef de la Radio publique africaine (RPA). Cette radio privée, sans doute la plus écoutée du Burundi, a dévoilé une série d’enquêtes au sujet de l’assassinat de trois religieuses italiennes au mois de septembre. Le média a révélé le témoignage d’un homme se présentant comme l’un des assassins. Ce dernier met notamment en cause le général Adolphe Nshimirimana, un des hommes les plus puissants du pays.

« On a juste raconté les faits, souligne le journaliste. Ça nous a un peu déstabilisé mais on garde courage, on ne doit pas céder », affirme Pascal Niyoyankunza. Il n’est pas question pour la rédaction d’abandonner l’enquête. « Le découragement, c’est ce que les ”gens” aimeraient, mais pour Bob, on ne peut pas », souligne Carine, journaliste dans la rédaction depuis une dizaine d’années. Vendredi matin, malgré le poids de cette arrestation, les journalistes ont tenté de travailler comme à leur habitude. Quelques blagues fusent. Mais pour Patrick, c’est l’énervement qui domine. « Il a été appelé pour une convocation et l’après-midi, il était enfermé. Les accusations sont tombées de nulle part, on n’a pas compris. »

« Il pourrait y avoir des répercussions sur les prochaines élections »

D’abord convoqué pour « éclaircissements sur le dossier et produire, devant le ministère public, le criminel à sa disposition », Bob Rugurika a finalement été arrêté pour « complicité d’assassinat, manquement à la solidarité publique et violation du secret de l’instruction » et risque jusqu’à 20 ans de prison. « On ne s’attendait pas du tout à ça, commente Pascal Niyoyankunza. Nous pensions être attaqué pour diffamation… » Aujourd’hui, Bob Rugurika est à « l’isolement total », explique son avocat Jean Bosco. « Sa détention est purement arbitraire, affirme-t-il. Le dossier est complètement vide, c’est de l’acharnement. »

Incarcéré dans la prison centrale de Mpimba, il a été transféré dans celle de Muramyva connue pour retenir les « grands bandits ». Les sanctions envers ce patron de presse sont sévères car le sujet est très sensible et touche de près le parti au pouvoir, le CNDD-FDD. Le général Adolphe Nshimirimana, dénoncé comme étant le commanditaire du triple assassinat des sœurs, est chargé de mission à la présidence après avoir occupé le poste de chef des services secrets pendant huit ans. Les révélations ont ébranlé le pays et déstabilisé le pouvoir qui assurait avoir arrêté le coupable, « un homme connu pour être un déséquilibré par la population de Kamenge », explique les journalistes de la RPA. « Ce crime commence à apparaître comme un crime d’État », souligne Pascal Niyoyankunza.

Ces informations démenties par d’autres médias, tendent un peu plus Bujumbura à quelques mois des élections générales et alors que la question d’un troisième mandat du président est toujours en suspens. Les journalistes de la RPA tentent de ne pas céder aux pressions, même s’ils avouent faire régulièrement l’objet de menaces. « Si nous apportons les preuves cela peut influencer le jugement, explique le rédacteur en chef. Normalement, c’est le rôle de la police mais elle est téléguidée par le pouvoir. » Et de rajouter : « Il pourrait y avoir des répercussions sur les prochaines élections. » Bob Rugurika devrait être présenté devant la chambre du conseil dans une quinzaine de jours, selon son avocat. Ce matin, le tribunal de grande instance décidait de le maintenir en prison…

 

Charlotte Cosset

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