Deux rendez-vous sont pris chez des Franco-Ivoiriens pro-Gbagbo. A Aubervilliers, la télévision d’Anémone est allumée sur la Radio télévision ivoirienne (RTI). L’écran est noir, seul le son parvient aux oreilles : « On paye un forfait et voilà, on nous empêche de regarder notre chaîne. Ils ont fait exprès de couper la transmission ! » Anémone l’a mauvaise. Depuis deux semaines elle ne capte plus la RTI.

C’est vers les locaux de cette même chaîne, tenue par le président « sortant » Laurent Gbagbo, qu’Alassane Ouattara, le vainqueur de l’élection présidentielle de décembre – déclaré comme tel par la Commission électorale indépendante et reconnu dans ses nouvelles fonctions par la communauté internationale – a appelé à marcher quelques jours après le scrutin pour en prendre le contrôle, marche au cours de laquelle des partisans de son camp ont été tués.

« Si tu veux connaître la vérité au sujet de ce qui se passe là-bas, c’est la RTI qu’il faut regarder. Si tu comptes uniquement sur France 24, c’est pas la peine », estime Yvonne, la femme d’Aristide pendant que ce dernier bricole un branchement entre l’ordinateur et la télévision dans le salon de leur appartement situé à Bondy. Chez ce couple, plus d’images non plus : « J’ai branché ce câble à la télévision pour pouvoir regarder la RTI à partir d’un site internet. » Pour Anémone, Yvonne et Aristide, comme pour tous ceux de la diaspora ivoirienne installée en France favorables à Laurent Gbagbo, la RTI est la chaîne qui « délivre la vérité de ce qui se passe en Côte d’ivoire ».

Anémone, la quarantaine, est en France depuis l’âge de 23 ans. Yvonne et son mari Aristide, également la quarantaine, retournent fréquemment en Côte d’ivoire. Tous sont franco-ivoiriens. « Avant je n’étais pas politique du tout, mais là, depuis les élections, tous les jours je suis dès le matin ce qui se passe. Et c’est le parti-pris pro-Ouattara de la France qui me gène, la Côte d’ivoire est un pays souverain tout de même », s’agace Anémone.

Soudain Africa 24, une chaîne d’informations, diffuse des images de Paul Biya, le président camerounais au pouvoir depuis 1982, prononçant un discours d’une voix si faible qu’on croirait qu’il va s’écrouler sur son pupitre. « Tous nos chefs d’Etat ont été mis en place par la France, soutient Anémone. Les pays africains sont vraiment la propriété de la France. Et la situation en Côte d’Ivoire en est la preuve avec le soutien de la France à Ouattara. »

Pour Aristide, le premier responsable de la situation actuelle est l’égo de Ouattara : « Cela fait plus de dix ans que ce mythomane veut prendre le pouvoir. Il a tout tenté. C’est un menteur, car d’une part il n’est pas ivoirien et d’autre part il s’est plaint auparavant que c’est parce qu’il est musulman qu’il rencontre des difficultés. C’est faux ! Il n’est pas ivoirien mais burkinabé », affirme Aristide, faisant référence au concept d’« ivoirité » développé par le président Bédié dans les années 90 et qui a éloigné Ouattara des urnes en 2000. C’est principalement en invoquant cette ivoirité que les partisans de Laurent Gbagbo tentent de retirer toute légitimité à Ouattara pour diriger le pays.

Safiatou est originaire du Sénégal et récuse le procès d’intention fait à la France par les partisans de Laurent Gbagbo : « Lorsqu’Abdoulaye Wade a été élu président du Sénégal, pour beaucoup c’était le candidat des Français. Aujourd’hui plus personne ne te dira ça. Et Ouattara, s’il est arrivé jusque-là, c’est uniquement par ses propres moyens », assure-t-elle.

Aristide, qui ne porte pas Ouattara dans son cœur, craint que son pays d’origine sombre dans la guerre civile : « Si on continue comme ça, nous connaîtrons ce qui s’est passé au Libéria (où près de 150 000 personnes, la plupart des civils, ont perdu la vie dans les années 1990, ndlr). Mais je pense néanmoins que cela n’arrivera pas, car en Côte d’Ivoire nous avons la chance d’avoir soixante-dix ethnies. Au Rwanda, ça s’est embrasé car on a monté les deux ethnies du pays l’une contre l’autre. »

Pour nos interlocuteurs, l’ethnie n’explique peut-être pas tout mais c’est une notion qui rassure. « Ma mère vit dans un quartier à dominante musulmane où une grande mosquée a récemment été construite, mais elle vit en paix avec ses voisins et elle n’est pas menacée. Elle se balade sans problème, même dans les zones rurales », rapporte Anémone.

« En Côte d’Ivoire, ce sont des sociétés françaises (via deux filiales du groupe Bouygues, ndlr) qui gèrent l’eau et l’électricité », met en avant Aristide qui fait de fréquents voyages à Abidjan. « Le monde d’aujourd’hui c’est du business et Sarkozy ne suit pas Ouattara pour ses beaux yeux, ironise notre interlocuteur. Il y a un business en dessous. Et Gbagbo est un frein à ce business. » La France, en tout cas, ne semble pas s’être opposée au développement de ces deux filiales sous les deux présidences Gbagbo…

Aladine Zaïane

Articles liés

  • Bamako vu de Paris : le regard de la diaspora sur la junte au pouvoir

    Le Mali est au centre de l’actualité internationale. Accusations de crimes de guerre en lien avec les milices Wagner ; restrictions de la liberté de la presse ; fin de l’opération Barkhane, la junte militaire au pouvoir est largement décriée. Les injonctions de la communauté internationale afin que le pays organise des élections démocratiques se multiplient. Mais quel regard les Maliens de la diaspora, très présents en France, portent-ils sur les mutations politiques de leur pays ?

    Par Rémi Barbet
    Le 09/05/2022
  • Ukraine : la fuite des exilés africains à la marge

    Depuis le début de l'attaque de l'armée russe en Ukraine, étudiants étrangers et expatriés de longue date ont pris la route de l'exil, avalés par le basculement de l'invasion russe. Des ressortissants africains ont documenté et témoigné sur les réseaux sociaux de pratiques ségrégationnistes de la part des autorités ukrainiennes, dans un pays qu'ils chérissent pourtant. Témoignages.

    Par Meline Escrihuela
    Le 02/03/2022
  • Malgré le mépris européen, la CAN a bien lieu

    La 33ème édition de la Coupe d'Afrique des Nations (CAN) 2022 a débuté au Cameroun le 9 janvier dernier. Pendant des semaines, la CAN a été sujette à des rumeurs de report ou d’annulation. La FIFA et certains clubs européens ont souhaité jusqu’au bout gâcher la fête du football africain, en invoquant des arguments jugés méprisants voire racistes à l’encontre de l’Afrique. Décryptage.

    Par Mokrane Smaili
    Le 10/01/2022