Le Kef,  nord-ouest de la Tunisie, café Mokhtar. Habib, la vingtaine, arbore un autocollant du PDP (Parti Démocratique Progressiste, centre-gauche) sur la batterie de son portable. « J’aime bien ce qu’ils disent. Il n’y a pas de haine dans leur discours ». Il me tend leur tract. « Lis si tu ne me crois pas ».

« Ils l’ont acheté avec un casse-croûte et un café allongé » lance Ayoub, à peine plus vieux que lui, qui m’explique avoir passé toute la nuit à écumer des pages Facebook à la recherche d’infos et de scandales de dernière minute : « Je ne sais pas pour qui je vais voter, mais je sais déjà pour qui je ne vais pas voter. Le PDP ? Autant voter pour le RCD ».

Jeudi, Habib a passé la journée à distribuer des tracts pour 20 dinars. Pas pour le PDP, pour une liste indépendante, l’Alliance Nationale pour la Paix et la Prospérité.  Sans scrupules. « Je ne crache pas sur de l’argent, je suis au chômage »«Cette élection, c’est une simple histoire de bouffe. Ils distribuent des sandwiches pour remplir leurs réunions. Et pas que le PDP mon frère, si tu savais. Il y en a même qui te propose un portable» soupire Ayoub, un paquet de cigarettes Cristal à la main. « Pauvre de nous ».

Le sol est jonché de tracts.  Il y a deux semaines, Ayoub a passé une radio des poumons. Le docteur lui a interdit de fumer. Pourtant, il enchaîne les cigarettes ; comme tout le monde dans la petite cafétéria. Entre deux tafs, il me raconte la dernière rumeur : « tout à l’heure, il faudra mettre des croix devant le parti que tu choisis hein ? Il paraît que l’encre du stylo qu’ils te donnent pour cocher s’efface au bout de quatre heures. Après…bah tu sais très bien.  Zine (Ben Ali) est parti, mais il reste quelques salopards ».

Ayoub ramasse un tract du parti Ettakatol, troisième dans les sondages, et réputé proche de l’ancien régime. « Tu vois cette femme, elle était en 2010 sur la liste du RCD (le parti de Ben Ali) ». Je lui demande d’où il tire ses scoops. « Facebook ». Habib revient avec quelques dinars.  Un ami qui solde sa dette.  Ayoub le tire par la manche : « Tu payes ton café ? Tu sais quoi, je préfère encore les islamistes que les partis qui recyclent les anciens du RCD ».

Je descends au café Rim, près de la station essence, dans le quartier d’Ain Mnekh.  Haj Mohamed  et Sidi Salah, fraîchement retraités, me font signe de la main.  « Viens t’asseoir, tu vas où ? ». Parfois, il nous arrive de boire un café ensemble. « T’as vu Kadhafi ? Ils l’ont terminé sur le chemin dans l’ambulance ! Par Dieu il était vivant » fulmine Salah. Je lui évoque les élections qui arrivent.  Lui préfère me parler de celles d’hier. L’époque de Habib Bourguiba, premier président de la Tunisie, « qui venait embrasser les Keffois même sous la neige» et qui battait ses gouverneurs avec sa canne : « Quand l’une se cassait, son chauffeur lui en donnait une autre ».

Haj Mohamed acquiesce. Lui hésite encore entre deux partis.  Il sourit : « Je ne te dirai pas lesquels. A la télévision, ils ont dit que c’était un secret ». Il remet dans sa poche un petit chapelet, et son permis de conduire qu’il avait posés sur la table. J’insiste pour connaître son choix. « Ça reste entre nous Haj ». Il me tend sa main pour l’aider à se lever de sa chaise, puis me donne une petite tape avec sa canne.

« Ce ne sera pas Ennahdha, ça te va ? ». Je ne lâche pas prise. Il fait mine de ne pas m’entendre. Au même moment, il salue le conducteur d’une voiture aux couleurs d’un parti d’ouvrier. Je souris, et fais mine d’avoir la réponse : « Repasse après-demain, au moment des résultats, je te dirai ».

Le marché a été avancé aujourd’hui.  Les voitures de police patrouillent, et l’armée veille au grain. On craint des débordements et des violences.  « Il paraît que demain, ça risque de chauffer. Mon fils a vu ça sur son ordinateur ». Salah votera  Ennahdha. D’ailleurs, il ne s’en cache pas : « Un peu de changement nous fera du bien. Moi, j’aime bien ce qu’ils disent.  Ils veulent faire progresser le pays, mais avec l’Islam. On est musulmans non ? ».

Les deux compères s’en vont. Je reste un peu. Derrière moi, trois hommes parlent politique. Je tends l’oreille.  Eux non plus n’ont pas fait leur choix. L’un d’eux parle plus fort que les autres : « On était tranquille avec Zine (Ben Ali), avec lui on n’avait pas besoin de voter. Il faisait même voter les morts ».

Ramsès Kefi

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