« Sunshine, you can call me your babygirl… » Une musique acidulée s’extirpe des enceintes du car. Une journée qui s’annonce bien, et malgré le manque de sommeil, la petite bande de jeunes Clichois est de bonne humeur ce mercredi 4 mai. Comme toujours, c’est au fond du car que le groupe des agités prend ses quartiers. Lyma, Rigane et Bourama rient à gorge déployée, accompagnés de Sarah et Nadia pendant que d’autres tentent de finir leur nuit. Ce n’est pas à Deauville que se rend tout ce beau monde composé de lycéens, étudiants, travailleurs et chômeurs, mais à Bruxelles, au Parlement européen pour l’opération « Passeport citoyen », organisée par l’association AC-Le Feu.

Après une série de cafés-débats, les jeunes qui y ont participé ont souhaité aller plus loin et mettre sur pied un « projet civique », qui porte donc le nom de « Passeport citoyen ». « De là un groupe de vingt personnes s’est formé. On a décidé dès lors de s’attaquer à trois problématiques : l’emploi, le logement et le transport. On a commencé par visiter les services « logements » de Clichy-sous-Bois et maintenant nous sommes ici au Parlement européen », raconte Imed, étudiant en école d’ingénieur à Cergy-Pontoise (95).

Pour cette visite du Parlement, c’est Karima Delli, députée verte, qui s’improvise guide. « En raison de leur agenda il est difficile d’avoir des élus pour ces visites. Mais on y arrive quand même, une sénatrice a donné son accord pour une visite du Sénat en juin prochain », explique Mehdi Bigaderne, maire adjoint de Clichy-sous-Bois à la vie associative et aux centres de quartiers.

Nous avons passé la frontière belge et approchons de Bruxelles. Pendant qu’à l’arrière ça rigole toujours autant, à l’avant c’est plus calme. C’est là que les solitaires prennent place, pouvant profiter de plus d’espace et de tranquillité, toutefois relative avec les cris et les gloussements du fond qui parviennent jusqu’au chauffeur.

Parmi ces solitaires, Souidi, 23 ans, est actuellement sans emploi. Casquette difficilement vissée sur la tête, la faute à une désorganisation de son épaisse chevelure, casque sur les oreilles et les yeux fixant l’écran de son ordinateur portable. Y’a pas de doutes, l’homme est dans sa sphère ! Le mec a fait des études d’audiovisuel à Neuilly-sur-Marne (93), mais n’est pas allé au bout. Un œil rivé sur le vide du bureau de son ordinateur, l’index surfant sur la tablette digitale, il nous raconte son histoire.

« Je suis entré dans cette école grâce à la mission locale qui m’a trouvé les fonds pour payer les frais élevés de ce genre d’établissement. Une fois à l’intérieur j’ai déchanté. J’ai vite été mis en marge du reste de la classe par les autres à cause de mon allure et d’où je venais. C’était des personnes dont les parents étaient friqués, avec une autre culture. Pour les travaux collectifs, quand j’arrivais à trouver un groupe, ils me disaient qu’on travaillerait chacun chez soi mais j’ai appris qu’ils se voyaient pour faire le travail pendant que je travaillais seul. Aussi quelqu’un ouvrait mon casier et jetait mes affaires par terre. On se moquait de mes vêtements, du genre « t’as fait une demande de subventions pour acheter ta veste ? » »

Ces déboires, il les rapporte parfois en rigolant. L’expérience mauvaise, il préfère en sourire comme beaucoup dans les quartiers. On ne va pas commencer à pleurnicher. Ce genre d’anecdotes, on les ressort lorsqu’on discute le soir avec les potes pour dédramatiser la situation. Bien qu’il aime ce qu’il fait, après plusieurs coups-bas, Souidi en a ras la casquette. C’est en plein cours qu’il laisse exploser sa colère après un énième coup tordu de la part d’autres élèves. L’histoire se termine par une chaise qui vole et une distribution de baffes à la Bud Spencer. 

Après cette mauvaise expérience, le jeune homme a préféré prendre du recul et a trouvé un job dans une pizzeria. C’est également un globe trotter : « Maintenant que j’ai du temps libre, je voyage. J’ai fait presque le tour de la Terre. C’est devenu ma principale occupation. » Souidi vivait auparavant à la Forestière, une des cités les plus mal en point de Cichy-sous-Bois. Il fait partie aujourd’hui de ceux qui ont été relogés dans les nouveaux appartements de la ville. Style pavillonnaire, sécurité renforcée avec caméra et digicode, l’ensemble est alléchant mais cela a un prix. « Mes parents pensent à déménager car c’est beaucoup trop cher : 700 euros environ. Et c’est plus petit que ce qu’on avait à la Forestière. »

« La politique de relogement n’a pas bien fonctionné, c’est vrai, reconnaît Mehdi Bigaderne. Nous voulions à la base créer une mixité sociale en faisant venir d’une part des gens des villes alentours, des profils de cadres, une partie étant réservée au relogement des Clichois. Mais cela n’a pas pris car beaucoup refusaient de venir s’installer à Clichy-sous-Bois en raison de la réputation et de son emplacement, éloignée de tout. D’où l’importance du projet de futur tramway. »  

On arrive à Bruxelles. Après une pause restauration, une petite visite de la ville est improvisée avant que le car revienne chercher les jeunes pour les emmener au Parlement. « Bienvenue à tous. Vous êtes ici chez vous ! », lance Karima Delli. Mais en passant les portiques de sécurité, un des vigiles ne reconnaît pas la députée malgré son badge, pensant qu’elle fait partie de la délégation clichoise : « Les députés sont pour beaucoup âgés, donc forcément il n’a pas fait attention à moi au milieu de vous tous », ironise la jeune députée.

La visite a lieu dans une ambiance scolaire et décontractée, les agités du car se montrent attentifs et curieux. Dans une des salles de réunion équipée de micros et de casques pour la traduction, on organise une discussion autour du projet « Passeport citoyen ». Et c’est au parlement que se termine la visite. « Je veux pas devenir députée », dit Mélissa, une lycéenne qui s’«intéresse à la politique » mais ne souhaite pas l’exercer, car elle « [veut] avoir ses week-ends libres. Il y a d’autres manières de vivre la politique. »

Dans le car, les excités du fond, qui se sont tenus à carreau durant la visite, repartent de plus belle dans leur délire accompagné d’un des accompagnateurs qui filment la journée. Une sorte de lipdub est tournée dans une ambiance RnB, lunettes noires et allure boys band en prime pendant que Souidi replonge dans son film sur son ordinateur. « Quand t’arrive au niveau des sièges, tu bouges ton boule comme ça », lance à Bourama, le caméraman qui a été baptisé « Harry Potter » à cause de la ressemblance avec le petit magicien à binocle. A l’avant, Mehdi Bigaderne regarde le spectacle en discutant avec les autres encadrants : « Je les aime, ces jeunes. Faut vraiment qu’ils s’en sortent… »

Aladine Zaïane (Bruxelles)

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