2005, les banlieues s’embrasent, la France ne peut plus fermer les yeux devant la situation des quartiers populaires. 2006, quelques mois plus tard, c’est l’Allemagne qui se découvre un quartier sensible, un Brennpunkt (littéralement, un point brûlant). Dans le quartier de Neukölln, l’école Rütli fait alors l’actualité et déclenche un grand débat politique. Tout part d’une lettre des professeurs de cette école qui décrivent une situation ingérable et déclarent ne plus pouvoir rien faire contre le fléau de l’échec scolaire qui les frappe plus qu’ailleurs. Ils demandent même la fermeture de l’école.

Plus qu’ailleurs, car l’école Rütli se trouve dans l’arrondissement berlinois de Neukölln. Les quartiers de cette ville concentrent parfois jusqu’à 80% de personnes immigrées ou issues de l’immigration. Andreas Kapphan, conseiller de la ministre chargée de la migration, des réfugiés et de l’intégration, explique le parallèle établi entre Neukölln et Clichy-sous-Bois. « Début 2006, l’affaire de Rütli a permis à tout le monde de prendre conscience qu’il fallait s’occuper de Neukölln, ville symbole de l’immigration. Rütli a été le signal d’alerte d’un système scolaire qui ne marche pas. » Suite à cette affaire, le parti-pris politique de l’Allemagne n’a cependant pas été le même que celui de la France. « Depuis quelques années, nous sommes passés d’un questionnement de la responsabilité des individus à s’intégrer à une remise en cause des institutions. »

Mais dans les esprits, le débat allemand s’est orienté vers la Leitkultur (la culture dominante), vision de la société que combattent avec force les intellectuels de gauche allemands. L’Allemagne s’interroge sur le concept en vigueur jusqu’ici de « Multikulti » (multiculturalisme). Le pays dirigé par Angela Merkel a, selon les opposants à la théorie de la Leitkultur, érigé un « mur invisible mais clair » qui se retrouve dans le vocabulaire allemand. A aucun moment, déplorent ces derniers, on ne parle, à propos des personnes d’origines étrangères, de citoyen allemand mais de Gastarbeiter (travailleur immigré) ou d’Ausländer (étranger).

Aujourd’hui, l’école Rütli est devenue le campus Rütli et les polémiques décrites ci-dessus, bien vivaces ailleurs, semblent ici absentes. Son directeur, Klaus Lehnert décrit ce lieu comme étant un « synonyme de réussite, un modèle ». « Il y a cinq ans, la situation était telle que les professeurs ne savaient plus quoi faire avec leurs élèves. Le problème n’était pas la terreur que pouvait faire régner des élèves mais l’échec de la Hauptschule (équivalent du collège) ».

C’est finalement une fusion de plusieurs formations scolaires sur un même lieu, de la maternelle au lycée et une rénovation complète (toujours en cours) du site qui a permis que quatre ans plus tard, seuls deux élèves soient sortis de l’école sans diplôme. Citant Sénèque, « nous ne pouvons pas influencer la direction des vents mais nous pouvons placer les voiles », le directeur explique que le campus a été revu pour fonctionner avec une « culture de bienvenue ». « Les salles de cours ont été rénovées au maximum et une salle de sport qui attire les élèves a été construite car les élèves s’identifient à leur école. L’état du campus leur confère une reconnaissance, ils aiment désormais venir à l’école et c’est la condition principale de la réussite scolaire. »

A Rütli, trois travailleurs sociaux parlant turc ou arabe ont été embauchés pour renouer le lien avec les parents. Pendant le ramadan, les réunions parentales sont prévues l’après-midi pour que les parents puissent y assister et à la fin du mois de jeûne, une grande fête est organisée dans l’établissement.

Un lien avec les parents qui avait été négligé jusqu’ici, ce que confirme cette directrice d’un centre familial au cœur d’un quartier de Neukölln : « Le système scolaire rattrape ces parents laissés jusqu’alors à l’entrée de l’école car on leur on leur avait dit que des professionnels allaient se charger de tout pour les élèves. C’était faux. Mais Neukölln n’est pas Clichy-sous-Bois, c’est un Brennpunkt social. J’ai vu les images de Clichy-sous-Bois et nous rencontrons moins de problèmes. Ici, nous n’avons pas de problème d’urbanisme, le quartier est en bon état et il n’y a pas de problèmes de violence. En revanche, comme à Clichy, le quartier concentre jusqu’à 80% de personnes d’origine immigrée, le taux de chômage est important et la barrière de la langue est un handicap. »

Près de ce centre familial, il y a Madonna, un centre réservé aux femmes. Sevim, 27 ans, née en Allemagne de parents immigrés turcs y travaille. « Mon but, c’est que les filles qui viennent ici réussissent. » La directrice explique : « Nous travaillons à la promotion de la formation et de l’éducation des femmes dans le quartier, nous réalisons de nombreuses campagnes. Nous avons beaucoup travaillé sur la question du mariage forcé. Et surtout, nous proposons un maximum de loisirs car le but est de leur offrir un espace de liberté. Sevim est une ambassadrice pour Madonna car elle est une jeune femme qui a grandi ici et qui est respectée. La confiance que les habitants ont en elle a permis d’établir un dialogue avec les jeunes, les parents, les familles. »

Pour Mona, jeune fille de 16 ans d’origine libanaise, ce lieu est vital : « J’y viens tous les jours après les cours, c’est le seul endroit où je peux être moi-même. » Sa mère, Selma, y vient aussi. Mariée de force à 13 ans, fille-mère à 14 ans, elle a aujourd’hui 6 enfants. Elle se dit très heureuse avec son mari, mais elle n’a cependant pas hésité à participer à un reportage pour témoigner sur le mariage forcé. « Beaucoup de gens que je ne connaissais pas sont venus me dire que je n’aurais pas dû faire ce reportage, mais j’ai assumé et si c’était à refaire je le referais, et mon mari est d’accord avec moi. »

Selma, elle, a 19 ans et suit une formation de secrétaire bilingue. « Ici, ça va mieux qu’il y a cinq ans. Même si ça n’avait rien à voir avec Clichy-sous-Bois, il y avait quelques garçons qui traînaient en bas. Aujourd’hui il n’y a plus rien, il n’y a vraiment pas de soucis. Le seul problème, c’est que tout le monde se connait et que tous nos faits et gestes sont observés. Si j’avais habité ailleurs ça n’aurait pas été pareil. Mes parents ont peur de ce que peuvent penser les gens. C’est pour ça qu’on vient à Madonna. On y fait ce qu’on veut, nos parents savent qu’il n’y a pas de garçons. On peut danser sans que l’on dise de vous après que vous faisiez des mouvements équivoques. »

Devant Jeanette Bougrab, secrétaire d’Etat à la jeunesse et à la vie associative, qui leur rend visite, la directrice de Madonna raconte : « Quand je suis venue à Clichy-sous-Bois l’année dernière, j’ai été choquée de voir qu’il n’y avait pas de policiers. Ici, nous travaillons en collaboration, ils sont impliqués dans des projets, participent à des activités avec les habitants, il y a un vrai travail pédagogique avec la police. »

Après avoir exprimé son émotion face aux témoignages des jeunes femmes, Jeanette Bougrab ajoute : « La police fait ce qu’elle peut, croyez-moi, elle est noyée sous beaucoup de choses. » A l’extérieur des locaux de l’association, assises sur un banc, trois femmes turques font du crochet. Trois générations : la mère, la fille, sa sœur et leurs enfants qu’elles regardent jouer. Que pensent-elles de leur vie en Allemagne ? C’est la fille, 35 ans qui répond. Elle montre du doigt la fenêtre de son appartement. « Nous sommes originaires de la ville de Diyarbakir en Turquie. Ma mère, qui ne parle pas allemand, a 75 ans. Je suis arrivée ici à l’âge de 5 ans. On vit bien. Mais je cherche du travail. Sans travail, c’est difficile. »

Je n’en saurai pas plus. Un peu plus loin, un autre groupe de femmes, elles sont originaires du Liban, et discutent avec une amie allemande « de longue date ». « On vit bien, il n’y a pas de problème. » Et l’islam ? « En France vous avez beaucoup de problèmes, ils n’aiment pas les musulmans. Ici ça va. Moi je ne porte pas le voile mais ma mère le porte. Ça ne pose pas de problème. Ici beaucoup de femmes turques portent le voile. C’est permis, même à l’école. »

A quelques stations, il y a le quartier turc et son marché où les femmes turques s’approvisionnent en tissus à prix cassés. On est à Kreuzberg, un petit Istanbul. L’incontournable bijouterie turque où l’on vient choisir les bracelets en or pour la dot du mariage, le supermarché Inter Gida où rien des produits turcs ne manquent et d’où l’on repart avec un sac plein de simit (pain circulaire aux graines de sésames que les marchands ambulants vendent dans les rues d’Istanbul). La banque turque Isbank, les agences de voyages Öz çakir Flugreisen, les boutiques de sport Ilkadim sport et même une auto-école Fahrschule Aktas, toutes se trouvent sur la Kottbusser strasse.

Sur le fameux marché, deux jeunes femmes allemandes m’indiquent le nom de quartiers « sensibles ». Peut-être y trouverai-je davantage de similitudes avec ceux de Clichy-sous-Bois. En réalité, ces quartiers sont tous les mêmes. Pas vraiment enclavés puisqu’à deux pas on trouve de grandes avenues commerçantes. Pas de violence, du moins pas en apparence, des immeubles en bon état. On l’aura compris, Neukölln n’est pas Clichy-sous-Bois. Pour autant l’inquiétude des Allemands pour ces Brennpunkte que nous, Français, trouverions fort sympathiques, nous rappelle combien nous nous sommes habitués à l’état de délabrement de nos quartiers.

L’intérêt de ce séjour à Neukölln se trouve au moins là, et résumé par les propos d’un lycéen allemand en visite à Clichy-sous-Bois l’an dernier : « Quand on est arrivés à Clichy-sous-Bois, nous avons été choqués par ce portail en fer devant le lycée qui était encerclé de grilles. » Nous nous y étions habitués.

Joanna Yakin (Neukölln-Berlin)

Demain, le second volet du reportage de Joanna Yakin à Neukölln : Des lycéens de Clichy-sous-Bois jouent Yasmina Reza en allemand.

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