L’exposition Be[com]ing Dutch, présentée au Musée Van Abbe d’Eindhoven, aux Pays-Bas, accueille des visiteurs de tout le pays, depuis le 24 mai dernier*. Le travail commencé il y a deux ans se penche sur les sujets sensibles aux Pays-Bas que sont l’identité, la nationalité, la citoyenneté et la cohésion sociale. Une trentaine d’artistes ont créé pour l’occasion des œuvres sur ce qu’« être et devenir néerlandais » signifie à une époque où la société semble égarée parmi la multitude d’identités ethniques qui cherchent à la former. L’exposition est faite de métissages joyeux ou improbables. Les artistes s’interrogent, créent et nous rendent acteurs de leur œuvre.

Projeté sur un mur blanc, le film de Fiona Tan. Sa caméra se promène sur les visages de lycéens en banlieue d’une grande ville. Le regard s’attarde sur leurs traits. L’esprit s’égare et s’amuse à imaginer la société de ce pays dans dix ou vingt ans, quand ces jeunes gens auront passé le relais à leur progéniture. Si la politique de l’immigration se durcit encore, dans quelques années, ce film sera certainement accompagné des mêmes interrogations. « Je ne sais pas quelle sera la prochaine cible. Les immigrés ont pas mal pris ces dernières années », dit Han à propos de l’actuel gouvernement conservateur.

Avec un gouvernement de centre gauche – comme celui que le pays a connu dans les années 90 – le résultat serait sûrement le même : peu de métissage, peu de dialogue, « un silence politiquement correct mais gênant et stérile sur l’intégration culturelle des immigrés ». Les commentaires de ce néerlandais libéral au sujet des politiques menées par les deux partis au pouvoir depuis 20 ans sont sans appel. « J’ai quitté mon pays dans les années 80. De l’étranger, je lisais que les Pays-Bas sont un pays progressiste, tolérant. Je suis rentré il y a quatre ans, et je ne me reconnais pas du tout dans le gouvernement au pouvoir, qui fait une chasse aux immigrés au lieu de prendre à bras le corps les problèmes posés par une immigration non soutenue et plus fragile face au chômage. »

Je quitte mon analyste politique, et marche d’une salle à l’autre et d’un malaise à l’autre. Sous une tente d’un tissu noir épais, quatre postes de télévision témoignent du recrutement grossier de main-d’œuvre magrébine. « Recrutement identitaire », c’est le titre de l’œuvre d’Abdellatif Benfaidoul. Les seuls mots prononcés en néerlandais sont « accepté » ou « rejeté » dans ces archives officielles en blanc et noir filmées au Maroc en 1969.

Les images sont plus éloquentes. Les autorités, autochtones ou européennes, sont toujours montrées de dos. Se cachent-elles d’une activité inavouable, impropre à être gardée et regardée des années plus tard ? Les candidats et candidates à l’immigration sont, eux, pris en gros plan, en groupe, seuls, soucieux ou souriants, comme s’ils allaient être les seuls à porter cette lourde mémoire.

Gros plan sur un homme qui entend le mot magique, « Accepté ». Synonyme d’envol vers l’Europe, vers un pays dont il faudra apprendre la langue, les coutumes, la cuisine et voir les seins des habitantes, comme l’exigeait la première version d’un film présentant les Pays-Bas aux nouveaux arrivants. [Suite aux protestations d’associations de défense des droits des migrants, cette partie du film a été retirée].

Ces nouvelles modalités d’obtention de visa appliquées depuis l’an dernier, ne concernent ni les ressortissants des pays de l’Union européenne et de certains pays riches (Australie, Etats-Unis, Islande, Japon, Liechtenstein, Monaco, Norvège, Nouvelle-Zélande, Suisse et Vatican), ni encore les candidats justifiant d’un salaire supérieur à 4500 euros mensuels. Les Pays-Bas réserveraient-ils à certains types d’immigrants des exigences différentes en fonction de leurs origines et de leur compte en banque ? Un riche non occidental s’intégrerait-il mieux qu’une pauvre orientale ?

Autre salle, autre ambiance, autre message. L’œuvre de Tintin Wulia est un arc en ciel de passeports, rouge, turquoise, bleu, qui, de Bahrein à l’Islande font voyager. Chaque passeport repose sur une stèle, entre eux le vide. Une jolie mise en scène dans une salle étroite comme un monde de sans-papiers, et sinueuse comme leur périple pour arriver à contourner les frontières.

Au long de cette exposition, « très diverse en termes de médias, vidéo, arts plastiques … et donc très vivante », comme le souligne Steven, expatrié étasunien de 24 ans, certaines questions restent en suspens. L’artiste Rama Hamadeh inverse la perspective en renvoyant vers leurs auteurs les questions qu’ils posent systématiquement à l’étranger. « Qui es-tu? D’où viens-tu? sont les deux premières questions auxquelles est confronté tout nouvel arrivant dans un lieu nouveau. Leurs réponses sont donnent lieu à de nombreuses suppositions et incompréhensions », écrit-elle. On entend les réponses gênées de ses interviewés par des petits haut-parleurs sur le mur blanc. Le long processus de questionnement et d’acceptation de l’autre serait-il en marche ?

Bouchra Zeroual

*Jusqu’au 14 septembre.

Bouchra Zeroual

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