TOUR D’EUROPE 2014. Cinquième du voyage d’Anne-Cécile sur les routes d’Europe, Zagreb, Croatie. Ce nouvel Etat membre va vivre sa première élection européenne sans grand enthousiasme, voire avec appréhension. Retrouvez tous les articles sur notre page spéciale.

Sur le marché Dolac, ce matin, en plein cœur de Zagreb, des parasols rouge et à blanc à perte de vue, sous un soleil de plomb. Une planche et deux étaux font office de stand. Un homme, la cinquantaine, barbu, les yeux sombres, un vieux T-shirt sur le dos est assis, le regard perdu dans ses barquettes de fraises, il échange quelques mots à la volée avec son voisin en attendant que la place se remplisse. Lorsqu’il s’agit de parler d’Europe, il se lève brusquement et se met à changer frénétiquement la disposition de ses fraises et de ses salades. Il balaie du regard les stands d’à côté, et jette une première pierre sur l’Europe et surtout sur l’Allemagne. « En Grèce, à cause de l’Allemagne, le marché du lait s’est effondré parce que les Allemands, qui décident de tout, ont fait changer les dates de péremption pour pouvoir s’introduire sur le marché et ici le marché du lait va s’effondrer aussi à cause d’eux » . Les joues rougies par le soleil, il débiter à contrecœur des slogans aguicheurs dans un anglais approximatif, devant un groupe de jeunes Chinoises. « It’s very cheap, Madam ! » lâche-t-il avant de me souhaiter bonne chance pour la suite.

Kristina et NediaKristina et NediaPlace Ban Jelačić, un groupe de jeunes jettent une seconde pierre sur l’Union. Tranquillement assise autour de la fontaine centrale, Andrea confie : « L’Europe, c’est bien, c’est une idée de progrès, je suis d’accord avec tout ça mais franchement… C’était mieux avec la Yougoslavie ». Andrea balaie la mèche de cheveux qui lui barre le front et estime : « Si je me sens européenne ? Il faudrait déjà qu’on ait une identité au niveau national, après on pourra parler d’une identité européenne ! On est un pays nouveau, on cherche à s’affirmer donc pour l’instant, l’Europe ce n’est pas une priorité dans ma tête ». En repartant pour l’université, elle avoue, son sac de cours à la main, qu’elle s’inquiète un peu pour son avenir. En passant devant l’université, deux jeunes étudiantes Kristina et Nedia représentent à elles deux cette confusion face à l’Europe, l’une veut plus d’Europe, l’autre estime que l’Europe n’est pas une bonne chose pour la Croatie.

L’Europe ne fait plus rêver

Le soir, rue Čerinina, mon hôte, Ludžina, tout juste diplômée et employée chez Kompas l’une des plus grosses agence de tourisme de Croatie, jette encore une pierre sur l’Europe. Elle aussi semble regretter la Yougoslavie. « avant tout le monde avant un emploi, tout le monde était propriétaire. Aujourd’hui, heureusement que mes parents sont là sinon je n’aurai jamais pu acheter l’appartement dans lequel je vis. Je parle trois langues, j’ai étudié plusieurs années à l’université et je dois m’endetter sur dix ans pour pouvoir acheter un appartement ».

Rue Ilica, bistrot Bardot, je discute avec Kristian Lesar un francophone né en Allemagne et installé à Zagreb depuis 2004. Il a créé en 2009, Eko Vrelo, une société spécialisée dans la production artisanale de jus de fruits bio. Il est présent sur tout le marché croate et 80 % de sa production ( en 2013, 1 million de litres) sont réservés à l’export. Il avait 15 ans en 1989, lors de la chute du mur de Berlin et il était à peine plus âgé à la fin de la Yougoslavie. Cet ancien banquier de Francfort analyse les enjeux pour la Croatie à l’aube de son entrée dans l’Europe.

« L’Allemagne est le moteur de l’Europe, qu’on veuille l’accepter ou non. Je ne dis pas que c’est bien mais pour réduire les disparités, il faut regarder ce que les autres pays n’ont pas (…) La Croatie peut véritablement se développer dans le secteur de l’agroalimentaire et du tourisme haut de gamme. Malheureusement aujourd’hui, il y a peu d’opportunités et de perspective pour les jeunes, c’est pour ça qu’on a un brain drain, une fuite des cerveaux. »

Après quelques instants de réflexion, il poursuit : « Il y a toujours des nostalgiques de la période du communisme. Et c’est vrai qu’il faut peut-être regarder en arrière, il y avait des bonnes choses et des moins bonnes choses pendant la Yougoslavie, et l’Europe devrait pouvoir récupérer certains des aspects de la Yougoslavie, cette Europe peut-être plus sociale. Ce que j’ai trouvé en Croatie et que je ne trouvais pas en Allemagne, c’est cette solidarité, cette ouverture aux autres ».

Plus tard dans la soirée, en remontant de nouveau vers la place Ban Jelačić, les jeunes attendent les derniers trams pour rentrer chez eux. Je rencontre Ana-Maria, étudiante en relations internationales, 22 ans. Elle estime : « j’ai un sentiment un peu particulier face à l’Europe. À la fois, j’attends beaucoup de l’Union Européenne parce que mes études m’ont amenée à m’ouvrir énormément sur mon environnement, et en même temps je crois que la Croatie n’était pas prête à y entrer et je crois aussi qu’elle sera difficilement prête à adopter l’euro un jour. Mais je pense qu’on aurait besoin d’une Europe plus sociale. Parce que peu importe la situation économique d’un pays, si les gens ne s’y sentent pas bien, le projet ne mènera à rien. Alors oui j’irai voter mais dans un coin de ma tête, je sais déjà que les résultats des élections ne me plairont pas… »

Anne-Cécile Demulsant

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