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Cher Nadir,

Toi, assis dans un coin, dans cette cellule miteuse. Tes doigts rongés par la crasse, même pas tremblotants. La tête, un peu baissée, souvent levée. Et tes yeux qui regardent loin, loin derrière. Qui regardent les bouts de ciel, à travers cette minuscule fenêtre. Le ciel, il est peut-être bleu, peut-être gris, mais la nuit, quelques étoiles brillent. Peut-être, toi, assis dans un coin, tu les regardes. Toi, assis dans un coin, tu n’as que le ciel à qui parler. Et lui n’a sans doute que toi à écouter.

Nadir, il y a dix jours, des mecs t’ont foutu dans ce trou, perdu dans les carcasses de Bagdad. Même pas un mot, même pas une explication. Seulement une sombre affaire de photos, quelques clics qui t’ont foutu des belles claques. Il y a dix jours, tu t’es fait attrapé comme un voyou, toi, le Tocard du tié-kar. On t’a pris pour un salaud. A peine le temps d’un coup de téléphone, un message publié sur Facebook, vite retiré. Et tes amis, célèbres inconnus, adorables frères de cœur, qui ont battu le ciel et frappé la terre pour qu’on entende ta voix disparue.

Nadir, on te connait pas vraiment. Juste, un jour, un mec nous a dit : « Ce mec a de la poigne. » Peu à peu, on a compris que tu vivais pour tes rêves. Peu à peu, depuis que t’es loin d’ici, on a compris que tu menais un combat à vie. Comme un boxeur, jamais essoufflé, jamais lassé de se taper. Nadir, on a compris que t’étais chacun de nous. T’es celui qui se bat pour continuer. Qui se bat, parfois, pour faire entendre ceux qu’on n’entend pas. Là, tu voulais faire porter la voix des Irakiens, bafoués par la guerre, et délaissés, depuis, comme des chiens errants.

Nadir, toi, journaliste aux grandes ailes, frère de béton, t’as voulu faire ton métier. Juste nous montrer à nous, que là-bas, si loin d’ici, des gens continuaient de galérer dans la misère de la guerre. Et puis, ce jour, il y a dix jours. Et puis, ton arrestation, ta cellule, tout qui s’enchaîne, le monde qui se coupe. Et juste ce ciel, à portée de regard.

Aujourd’hui, t’y es toujours. Tes amis, et d’autres inconnus, continuent de signer une pétition virtuelle. Les mêmes se sont rassemblés, hier, pour alerter les caméras, dire qu’il y avait un mec, Nadir Dendoune, qui était détenu, quelque part, en Irak. Les mêmes se rassembleront aujourd’hui, 17 heures, à la fontaine des Innocents. Cet endroit porte ton nom.

Il y a aussi, sans doute, dans des bureaux plaqués or, des diplomates qui s’affairent un peu. Enfin, on espère, qu’ils s’affairent. Comme pour n’importe quel journaliste qui aurait été détenu, dans n’importe quelle prison pourrie. Parce qu’aujourd’hui, toi, assis dans un coin, dans cette cellule miteuse. Dans nos têtes, l’image est figée. Vite, reviens, on a envie de te connaître. Pour de vrai.

Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah

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