Oujda, ville du nord-est Marocain, est à deux pas de l’Algérie. Durant mon dernier séjour au Maroc, je me suis rendue sur cette frontière qui fait tant parler d’elle. La route qui y mène est quasi-déserte ; une maison par-ci, un café par-là. La frontière est plus loin de la ville que je ne le pensais. Il est nécessaire de prendre sa voiture, quelques dizaines de kilomètres tout de même.  Arrivée au fameux lieu, je m’aperçois qu’il n’y a rien d’impressionnant. C’est vide ! Un barrage, un poste de police et une pancarte qui indique que les photos sont interdites et surtout un panneau marquant l’ interdiction de passer la frontière. Elle est fermée à tout trafic depuis 1994. Une date ancrée dans les mémoires. Alger avait fermé la frontière cette année-là après que Rabat eut imposé la délivrance de visas aux Algériens, suite à l’attentat perpétré contre l’hôtel Atlas-Asni, à Marrakech, par deux Algériens de France.

Malgré cette interdiction, certains passages se feraient en douce, sous l’œil de policiers complaisants. « Tu donnes 500 dirhams aux policiers et tu peux passer, tout le monde le sait ! », rapporte un Marocain. On me dit aussi que l’essence vendue clandestinement sur les routes provient directement d’Algérie, « ce n’est un secret pour personne, regarde les policiers sont juste à côté ».

« Les oujdi [habitants d’Oujda] sont des Algériens, ce ne sont pas des Marocains », une phrase que l’on m’a répétée à satiété et que l’on continue d’entendre. « Oujda est la ville la plus proche de l’Algérie au Maroc », répète-t-on encore. Pas si vrai, la ville de Saïda (situé à 60 km au nord d’Oujda) est collée à ce pays, on y voit l’Algérie à l’horizon. Cela dit, le dialecte arabe parlé à Oujda est semblable à son pays frontalier (la raison pour laquelle les Marocains et même les Algériens, considèrent que cette ville ne fait pas partie du Maroc). « Depuis quand Oujda est en Algérie ! », rétroque ma tante quand je lui pose naïvement la question de la situation de notre ville. Apparemment les Oujdi n’apprécient pas qu’on leur dise qu’ils sont algériens.

Voilà maintenant 15 ans que les frontières sont fermées. Cette fermeture a entraîné avec elle de nombreux conflits politiques entre les deux pays mais aussi entre les populations. « Les problèmes algéro-marocains ont déteint sur tous les mariages mixtes : plus de respect, le mari dit sa pensée à voix haute, il n’aime plus entendre prononcer le mot « Algérie » et donc maman regarde parfois la chaîne algérienne en cachette. Je ne te raconte pas le patriotisme d’un Algérien même né hors de l’Algérie, c’est dingue ! », raconte Safia, issue d’une union mixte, d’un père marocain et d’une mère algérienne. Elle poursuit : « Avant la fermeture des frontières, l’Algérie était la destination de toutes nos vacances. On ne connaissait pas Rabat, mais on connaissait Oran. Après la fermeture des frontières, on y va mais moins parce qu’il faut prendre l’avion Casablanca/Oran alors qu’Oran est à 225 km d’Oujda ! » Ma famille qui habite aussi Oran rencontre le même problème, certains parmi elle faisaient l’aller-retour dans la journée. Maintenant, un tel trajet coûte nettement plus cher.

J’ai aussi eu droit à l’histoire que chaque Marocain raconte lorsqu’on évoque l’Algérie. « Tu sais, Bouteflika a vécu à Oujda, il est né et a fait ses études ici. Il était au  lycée Abdelmoumen et il ose traiter les Marocains de cette manière ! » À chaque fois que je passe à coté de ce lycée, la même anecdote revient : « Tu vois, c’est dans ce lycée que Bouteflika a fait ses études. » Tout le monde a sa petite histoire à raconter. « J’en ai connu des Algériens qui ont dû faire la nationalité marocaine pour rester ici et des Marocains qui ont été bloqués en Algérie », explique un membre de ma famille.

Safia confie que sa mère « vit très mal » la fermeture des frontières qui l’empêche de voir son frère unique et ses sœurs. « Maman se sent étrangère et loin des siens. » La situation peut être ressentie de la même manière de l’autre côté du poste frontalier. Certaines Marocaines subissent les conflits et les critiques au sein de leur couple et celles de leur belle-famille algérienne. La donne s’est même déplacée en France où se reproduisent de temps à autre ces rivalités. « Ce sont des gamineries, des règlements de compte dont souffrent seuls les concernés. Ma mère aimerait bien que les deux dirigeants révisent leur jugement et qu’ils ouvrent les frontières pour permettre aux familles de se rencontrer. »

Chacun se renvoie donc la balle. Un Marocain vous dira que tout cela est de la faute des Algériens, un Algérien, de la faute des Marocains. Pourtant, les unions algéro-marocaines sont toujours aussi nombreuses. Les citoyens des deux pays convolent au-dessus de la frontière avec leurs alliances.

Imane Youssfi

Paru le 20 avril

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