« J’ai conscience qu’ici, dans cette salle, tout le monde comprend bien la situation en Palestine. Mais j’aimerais toucher plus de monde, aussi ceux qui n’y connaissent rien. » Une phrase, prononcée en français, qu’Ilyad Allastal apprend depuis ses 18 ans. Le jeune Palestinien n’est rien de moins que l’auteur du documentaire Razan, comme une trace de papillon, qui raconte l’histoire de l’infirmière Razan el-Najjar tuée par une balle de l’armée israélienne le 1er juin 2018 lors de la Grande marche du retour.

Comme Wissam Alhaj, journaliste, et Haitham Khatib, photographe, il est venu à Paris pour raconter la Palestine autrement, loin des clichés médiatiques. Tous trois documentent la vie palestinienne de l’intérieur, avec un regard qu’on connaît peu. C’est autour de ces différentes façons de raconter la Palestine que s’est tenu l’échange : « Palestiniens, la vie malgré tout », le samedi 23 novembre à Paris dans le cadre du festival des Solidarités.

Se libérer des clichés médiatiques pour sensibiliser un autre public 

Mais si Iyad Allastal est à Paris, c’est avant tout pour nous parler des Gaza stories. Des vidéos disponibles sur YouTube, tournés par des cinéastes, journalistes et habitants de Gaza sur la vie quotidienne des Gazaouis. L’objectif d’Iyad est de réussir à sensibiliser tout le monde, surtout les jeunes : « Les médias montrent toujours des femmes habillées en noir, des champs de ruines, des kalachnikov portées en bandoulières… ». Lui veut montrer la vie qu’il vit, « celle de tous les jours : les parents qui prennent soin de leurs enfants, les gens qui continuent d’aller au travail, des jeunes hommes amputés d’une jambe qui jouent au football… ».

Là-bas, le nombre de réfugiés ne se compte plus. Pourtant, la vie continue et ce sont tous ces gestes de résilience, posés au quotidien par des hommes et des femmes, que le cinéaste a souhaité montrer. Des histoires simples, la vie de tous les jours, pour rapprocher les Gazaouis des internautes. Soutenu par les associations France Palestine Solidarité et Le Temps de la Palestine, Iyad Allastal aimerait développer des partenariats avec des médias étrangers, par exemple français. Toutes les vidéos sont sous-titrées en français par Iyad afin de les rendre encore plus accessibles.

Raconter l’ordinaire, ne pas se focaliser sur la souffrance. Même si elle est omniprésente, les contributeurs aux Gaza Stories ont envie de partager autre chose de leur vie. C’estaussi l’avis de Wissam Alhaj, journaliste palestinien qui vit désormais à Paris. Pour lui, montrer la vie quotidienne de Gaza hors du récit catastrophiste est difficile : « Je suis sorti de Gaza et au fil du temps, j’ai fini par être blasé par le fait que pour parler des Palestiniens, il faut que le sang des Palestiniens coule ».

Wissam Alhaj veut faire un film avant tout pour raconter une histoire, pas un film militant pour conçu pour la communauté internationale : « Il faut parler de ce qu’on vit ici. L’important, c’est de voir qu’on est une société comme toutes les autres ». Pour le journaliste, ce refus de la victimisation serait partagé par de nombreux autres jeunes palestiniens aujourd’hui. La mentalité des jeunes aurait changé en Palestine après « l’illusion des accords d’Oslo ».

Selon le journaliste, cette tentative de processus de paix israélo-palestinienne dont la déclaration de principes a été signée en 1993 aurait commencé à faire perdre tout espoir d’une nouvelle relation entre Israël et la Palestine. Puis « dans les années 90, avec la première Intifada, on a parlé de paix mais il y avait toujours des check points. Les Israéliens sont restés. C’est là que l’illusion a pris fin. » Aujourd’hui, selon Wissam Alhaj, « les artistes essaient de dépasser l’image des Palestiniens comme victimes ou héros. Ils essayent, au moins dans l’imaginaire, de dépasser la Nakba, le fait qu’on est déplacé de chez nous, en exil. » 

Filmer pour témoigner des violences quotidiennes

Grâce aux réseaux sociaux, les vidéos tournées en territoires occupés s’exportent à l’étranger presque en temps réel. En plus de sensibiliser, la caméra dissuade les soldats israéliens d’exercer trop de violence. Haitham Khatib est photographe depuis 14 ans et a fait de son village inconnu de 2000 habitants, situé au centre de la Cisjordanie, un symbole de la résistance pacifique palestinienne. Avec sa caméra, il filme les agressions quotidiennes, les manifestations et la répression sanglante de l’armée d’occupation israélienne qui ont lieu dans son village.

Les habitants de Bil’in se battent pour garder leurs terres, dont ils sont chassés par les colons qui veulent y construire routes et maisons réservées à la population israélienne. Selon le photographe et documentariste, « l’armée pratique des violences excessives, permanentes. La présence des caméras réduit ces violences ». C’est l’Association France Palestine Solidarité qui a financé sa première caméra.

Après une courte présentation, le photographe préfère laisser parler d’elles-mêmes les images. Il présente au public un film réalisé dans son village, où l’on voit des champs d’oliviers entièrement décimés par les incendies, symbole d’une colonisation qui avance petit à petit. « Les oliviers mettent du temps à repousser. Les colons en profitent pour construire leurs habitations sur les terres vides », raconte le vidéaste.

Aux oliviers succède soudain des images sombres : la nuit au village, et des coups de feu : un soldat apparaît et s’adresse directement à la caméra : « Encore toi ? N’avance pas ! » Des menaces de tirs, puis de vrais tirs : des grenades lacrymogènes, des maisons détruites, des femmes et des enfants adossés contre les murs, en pleine nuit, tandis que des soldats israéliens crient des ordres menaçants en direction de la caméra. Haitham Khatib filme dans ces conditions, au milieu de la violence : « Même si j’ai peur d’être touché, je dois filmer ».

Le photographe a été frappé d’une balle en pleine tête par l’armée israélienne alors qu’il filmait une manifestation. Rescapé, il continue d’aller dans les villages, filmer les raids nocturnes menés par l’armée dans les maisons : « Une chose est sûre », assure-t-il, « si j’arrêtais, les violences seraient plus importantes ». Pourtant, si les soldats de l’armée israélienne « sont conscients de leur violence transmise par les médias », Haitham Khatib sait que son travail ne les dissuade pas complètement : « Maintenant, les soldats d’Israël ont construit des maisonnettes en béton dans lesquelles ils font rentrer les Palestiniens pour exercer leur violence à l’abri des caméras. » 

La plupart des films palestiniens ne sont pas vus par la population palestinienne

Selon le photographe, les témoignages sont toujours insuffisants par rapport à la réalité quotidienne. Il estime que ses vidéos transmettent à peine 1% de ce qu’il vit et voit chaque jour, n’étant pas dans la possibilité de le filmer systématiquement. Surtout, « la presse étrangère ne transmet que 2 % de ce qui se passe là-bas ». Mais si les réseaux sociaux aident à témoigner des injustices commises à Bi’In, selon le photographe, depuis quelques mois Facebook aurait supprimé une série de comptes pro-Palestiniens. Sans compter que les réseaux sociaux peuvent s’avérer dangereux : « S’il est plus facile de montrer ce qu’il se passe en Palestine, il est aussi plus facile de nous repérer et de nous arrêter par la diffusion de nos films sur les réseaux sociaux. »

Alors, le cinéma est une issue… loin d’être facile également, comme le regrette le réalisateur.  « Il n’y a pas de productions, pas de financements. On peut vouloir faire un film mais si on ne peut pas le projeter, alors il n’existe pas. » Les projets sont souvent financés par des organismes étrangers, tels que le CNC en France. Mais ces productions doivent être écrites en langues étrangères. Résultat, « la plupart des films palestiniens ne sont pas vus par la population palestinienne ». Le cinéaste interpelle alors le public : « Est-ce qu’on veut montrer une image des Palestiniens au monde ou produire une culture faite par et pour les Palestiniens ? » Ce manque de financements implique une dépendance aux productions étrangères et impacte la culture palestinienne, selon Wissam Alhaj, qui affirme : « La culture d’un peuple qui cherche sa libération par tous les moyens est plus forte que toutes les tentatives de transformer cette culture. »

Floriane PADOAN

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