« C’est en Roumanie que le peuple a inventé le mythe de Dracula », raconte Moez, journaliste à la radio tunisienne Kalima. « A l’époque, le vampire suceur de sang représentait les dirigeants qui prenaient tout au peuple. Dans le mythe, Dracula meurt à la lumière du jour. Pour moi cette lumière c’est les médias. C’est la lumière apportée par le journaliste pour dire la vérité. » Lorsqu’il rapporte cette histoire, son sourire en coin laisse échapper une fossette. Il a le visage marqué non par le temps, mais par la vie. Son œil cligne de temps en temps mais son regard dégage une impression particulière. Intense. Mystérieuse.

Il fait presque trente degrés, l’air est lourd pour un mois d’avril, mais Moez ne semble pas gêné par la chaleur. Emmitouflé dans son manteau gris, une casquette sombre sur la tête on croirait voir un personnage de polar. Pour lui, un journaliste « doit aller dans les ténèbres pour éclairer de la vérité ». Albert Londres enseignait de porter la plume dans la plaie, Moez lui a appris à mettre le micro dans les ténèbres.

« J’ai toujours eu des problèmes d’arrestations, de passage à tabac, tous les jours des agressions, on s’en prenait à moi, à ma famille. J’en suis arrivé à un point où lorsque je ne me faisais pas agresser, je me demandais ce que j’avais fait de mal dans mon article. » Radio Kalima est une radio dissidente mais elle n’était pas officiellement considérée comme une radio d’opposition. Début des années 2000, le directeur tente d’en faire un magazine électronique mais il est directement censuré.

« En Tunisie on a un système de censure très perfectionné » raconte le journaliste « on a donc décidé de faire des brochures clandestines, avec el Maoukef organe du PDP [Parti démocrate progressiste] nous étions les seuls à oser aborder les sujets tabous. On faisait chaque jour des rendez-vous secrets, on devait parler avec des noms de code, des rencontres clandestines ». Pendant de nombreuses années, lui et son équipe militent contre la propagande de Ben Ali « on s’est crée un réseau clandestin on enregistrait nos émissions dans la rue puisque nos locaux avaient été saccagés et notre matériel saisi. On est devenu des studios radio ambulants, journalistes, techniciens, webmasters… »

Si les conditions de travail ont aujourd’hui changé, il est difficile de savourer pleinement la révolution du peuple. « Aujourd’hui on avance mais le doigt sur la gâchette, toujours très méfiant. On garde en tête l’exemple amer de 1987 à 1989. Lorsque Ben Ali a pris le pouvoir, ces deux années étaient synonyme de liberté, de liberté d’expression, d’organisation… Mais après, c’est devenu pire. » Aujourd’hui Moez se dit « ni optimiste ni pessimiste » il attend juste de voir l’évolution des choses, pour enfin, savourer la victoire.

Mais si la révolution du peuple semble avoir abouti, la révolution des médias reste encore à faire. « Les médias tunisiens continuent aujourd’hui à travailler avec le même esprit, les mêmes mécanismes, les mêmes tabous, les mêmes zones d’ombres » raconte Moez, « je suis contre la fermeture de ces médias là, mais il faut travailler en profondeur la formation de ces journalistes. Il faut créer un comité indépendant et un organe qui garanti l’indépendance de la presse. »

Selon lui, il faut tout changer « la direction, la ligne éditoriale, tout. Ces journalistes là n’ont jamais fait du journalisme, ils n’ont fait que de la propagande. » Mais la reconstruction demande du temps alors qu’une échéance très importante s’approche à grand pas : « l’ultimatum du 24 juillet est un véritable défi ». En effet, les élections approchent et beaucoup de journalistes ne sont pas familiarisé avec le traitement d’une information politique. « Ils ne savent pas poser les bonnes questions, ni vulgariser un jargon électoral » explique Latifa Tayah, membre de l’institut Panos, chargé d’étudier les médias en méditerranée.

« La mesure alternative c’est le journalisme citoyen. Pendant la révolte, peu de médias tunisiens ont couvert les événements. La plupart des médias travaillaient contre ces révoltes, c’est alors que la rue a créé ses propres journalistes, les journalistes citoyens. » Nul ne pourrait nier l’importance du Web dans ces révolutions. Qu’il s’agisse de blogs ou de réseaux sociaux, les « cyber-dissidents » comme on les nomme ont pris la place du journaliste. « Pendant les révoltes, le peuple s’est auto-organisé, il s’est auto-protégé et il s’est auto-informé » confie Moez. Un peuple autodidacte qui, aujourd’hui, n’a plus confiance en ses journalistes.

Pour lui, les jeunes blogueurs sont l’avenir des médias tunisiens. « Il faut soutenir cette nouvelle forme de journalisme, pourquoi pas les faire intégrer dans les rédactions mais sans pour autant les mettre dans un moule. On a beaucoup appris d’eux, ils ont tenté d’arriver à une échelle de professionnalisme, d’éthique et de sincérité dont peu de journalistes tunisiens font preuve. » En attendant, la sphère médiatique tunisienne voit fleurir un nouveau « métier », celui de fixeur. Avant la chute du régime, parler avec un journaliste étranger était un délit. Aujourd’hui, c’est un gagne pain non négligeable.

« Je me suis fait plus d’argent en tant que fixeur à Tunis qu’en tant que fiscaliste à Paris » me confie Amen, un jeune homme qui s’occupe de journalistes allemands. Sofienne et Kamel aussi occupent leur temps libre en « aidant les journalistes étrangers ». Suffit de connaître du monde, de parler deux ou plusieurs langues et le tour est joué. « Je suis devenu un chômeur de luxe » me confie Sofienne. Mais tous restent méfiants face à la presse étrangère, notamment française. « Je me suis souvent demandé si la presse française était si libre que ça » confie Moez. Beaucoup de journalistes français étaient en relation avec l’agence tunisienne de communication extérieure ATCE sous la gouvernance de Ben Ali.

« Certains d’entre eux ont profité des bonnes grâces de Ben Ali et sont repartis avec des articles de propagande. Heureusement, il y en avait aussi qui racontaient la vérité, comme par exemple Catherine Grasset,  journaliste au Monde qui a toujours dit la vérité sur le régime. Elle était d’ailleurs persona non grata en Tunisie à cause de ça. » Pour Moez, « seuls ceux qui disaient la vérité sur le régime sont les vrais amis de la Tunisie ».

Widad Kefti

Widad en Tunisie, déjà paru :  Amira,-le-charme-combatif-d’une-jeune-Tunisienne-engagée

Articles liés

  • Le « dégoutage » : bien plus qu’un spleen à l’algérienne

    En Algérie, le phénomène du “dégoutage” persiste depuis des décennies. Le terme existait bien avant le hirak, (révolution pacifique citoyenne algérienne). Parmi la population, les jeunes, mais aussi les personnes âgées vivent ce sentiment qui n’a pas de définition dans le dictionnaire français.

    Par Amina Lahmar
    Le 14/09/2022
  • « Au Canada, deux mondes se croisent et doivent cohabiter » : réflexions sur la Justice restaurative

    Au Canada, les porte-paroles des premières nations se battent contre la surreprésentation des populations autochtones dans les prisons. Face à un système juridique, parfois opposé aux valeurs de ces peuples, les militants se battent pour tenter d'endiguer le phénomène. Adéline Basile, étudiante en droit à l’université d’Ottawa et vice-cheffe de la Première nation Ekuanitshit en fait partie. Interview.

    Par Meline Escrihuela
    Le 20/07/2022
  • A Montréal, errance et identité autochtones

    A Montréal, il n’y a pas de quartier autochtone comme on aurait un Little Italy ou un Chinatown. Mais ceux que l’on appelle « les itinérants » c’est-à-dire les sans-abris dont bon nombre sont autochtones ont un parc où ils se retrouvent : le square Cabot. C'est dans ce lieu emblématique que différentes institutions tentent de répondre à leurs besoins en multipliant les initiatives culturelles et solidaires tout en faisant vivre l’identité autochtone.

    Par Meline Escrihuela
    Le 23/06/2022