« Avec 100 milliards de dollars dans ses caisses, l’Algérie redevient un pays intéressant », notait avec ironie Abdelaziz Rahabi, ancien ministre algérien de la communication, vendredi, au Centre d’accueil de la presse étrangère (CAPE), à Paris. Précision : le CAPE, organisateur de débats, abrite une salle de rédaction logée dans la Maison de la radio, où un certain nombre de correspondants africains et d’Europe de l’Est peuvent exercer leur métier à peu de frais. Les débats du CAPE, avec leurs thèmes exotiques, ont ceci d’appréciables qu’ils vous font voyager à l’œil. Le voyage se passe dans la tête. Le pack accréditation-vol-hôtel qui aurait permis de suivre le président Sarkozy en Algérie coûtait en effet 1 124 euros. Le Bondy Blog a dit : trop cher ! Il a préféré la gratuité du CAPE.

Cent milliards de dollars de devises, donc. Nicolas Sarkozy ira bien en chercher cinq, lors de sa visite d’Etat de trois jours, « en ami », chez Abdelaziz Bouteflika, lundi, mardi et mercredi. « Je ramènerai des contrats », a-t-il annoncé jeudi à la télévision. « Et des visas pour la France ! » espèrent les Algériens qui aimeraient bien voir – « un mois par an, pas plus » – à quoi ressemble la vie de leurs fils et filles installés en France, régularisés ou naturalisés. Rachid Kaci, autre participant au débat de vendredi, conseiller technique à l’Elysée, en charge de la ville et de la diversité, dit avoir toute les peines du monde pour faire venir son demi-frère d’Algérie en France. Apparemment, ça bloque.

Quand ça ne débloque pas. Comme avec le ministre algérien des anciens combattants, Mohammed Cherif Abbès, qui a insinué que Nicolas Sarkozy s’était fait élire grâce au « lobby juif ». Boutef a expliqué en quoi cette allégation n’exprimait pas le point de vue de l’exécutif algérien. Il a dit qu’il recevrait Sarko en « ami ». Abdelaziz Rahabi, qui a démissionné du gouvernement algérien pour protester contre la loi entravant la liberté de la presse au moment de son adoption, a qualifié d’ « inacceptables » les propos du ministre des moudjahidine, affirmant que ce dernier avait été moins regardant en serrant il y a quelques temps la main de l’ex-ministre délégué français aux anciens combattants, Hamlaoui Mekachera, « un harki ».

Un journaliste algérien, pour faire pendant aux accusations d’antisémitisme portées contre Mohammed Cherif Abbès, a soulevé la question de l’« islamophobie » de Nicolas Sarkozy, après que le correspondant de Libération à Bruxelles eut fait écho sur son blog, d’une diatribe antimusulmane à laquelle le chef de l’Etat se serait livré devant le premier ministre irlandais et son homologue suédois. Rachid Kaci a pris de grandes rames pour répondre : « Je déments que le président de la République ait tenu de tels propos. Je refuse de commenter ce qui peut s’écrire sur Internet », etc.

C’est quoi, l’avenir des relations franco-algériennes ? Les quatre débatteurs – Abdelaziz Rahabi, Rachid Kaci, Bariza Khiari (sénatrice PS de Paris), le journaliste Jean-Pierre Tuquoi (qui sort un livre chez Grasset: « Paris-Alger, couple infernal ») – ont d’abord parlé « histoire », vive comme de la chaux. Le traité d’amitié ? Entre grosses parenthèses. Reste « l’amitié », comme le dit bien Abdelaziz Rahabi. Qui ne demande pas que la France se repente, la repentance ayant partie liée avec la religion, mais qu’elle reconnaisse « ses crimes », ceux de la colonisation. « La reconnaissance de ces crimes fait partie de la thérapie de mon peuple, a-t-il affirmé. Il aurait été très facile pour moi d’enseigner aux jeunes Algériens que Hugo, Lamartine, Ferry et Clemenceau ont encouragé la colonisation. Je ne l’ai pas fait. »

Jean-Pierre Tuquoi a mis l’accent sur les gestes qui peuvent être faits de part et d’autre, et auxquels il faudrait donner plus de relief : la venue à Verdun, en juin 2000, du président Bouteflika pour rendre hommage aux Algériens morts pour la France ; les massacres de Sétif, qualifiés de « tragédie inexcusable » par l’ambassadeur de France en Algérie, il y a deux ans. Non, a dit Tuquoi, il ne faut pas laisser aux seuls historiens le soin de faire l’histoire des deux pays. Les politiques doivent poser des jalons.

Sauf que comme jalon, il y a mieux que l’article 4 de la loi du 23 février 2005, abrogé depuis, qui attribuait un « rôle positif » à la colonisation. « Ce débat historique pèse sur les générations. Il y a en France des réflexes néo-colonialistes », a déploré Bariza Khiari. Une journaliste de L’Humanité, très archives sonores des années 50, s’est insurgée de ce que le parlement français s’employait, semble-t-il, à décriminaliser l’OAS. Elle a demandé aussi que Nicolas Sarkozy dise enfin et officiellement à Josette Audin de quoi feu son mari, Maurice Audin, était mort en pleine bataille d’Alger (décédé sous la torture), et ce que son corps, jamais retrouvé depuis, était devenu.

Là, Rachid Kaci, dont le père, dit-il, a combattu pour l’indépendance de l’Algérie, avait envie d’ouvrir la fenêtre pour respirer un grand coup. Mais il n’y avait pas de fenêtre. Il a répondu à la jeune femme qu’il fallait se tourner vers l’avenir. Se dire qu’il fait beau. Vivre.

Antoine Menusier

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