Près de 225 000 compatriotes vivent à Londres. La capitale du Royaume-Uni serait donc la 11ème ville de France après Lille. Qu’est-ce qui attire donc ces Français ? Les cupcakes aux génoises multicolores ? les Earl grey ? Allez soyons fous, la pluie ! ou l’ironie mordante voire incomprise des héritiers d’Oscar Wilde ? Et si tout était question de pèze…

En effet, loin de la morosité ambiante qui mine l’Europe, et son bonnet d’âne français qui peine à faire passer son déficit sous la barre des 3 % comme l’exige la règle d’or budgétaire, Londres et son quartier d’affaires de la City, attire 150 % d’ investissements étrangers. Or dans le même temps, n’en déplaise au « French bashing », selon le dernier classement du magazine Forbes, Paris est la troisième ville la plus influente au monde. Des jeunes Français de Londres nous éclairent sur ces contradictions.

Descendue du train, je me prends pour Sherlock.

AudreyLondres

Audrey, 25 ans, employée chez Christie’s

J’ai rendez-vous avec Audrey, cette jeune lyonnaise de 25 ans diplômée du Louvre vit depuis deux ans à Londres. Elle travaille aujourd’hui à la maison de vente aux enchères Christie’s. Il était convenu que je me rende au saint lieu, celui où l’on crie des sommes à rendre dingo un smicard. Dernièrement, à Fontainebleau, il y a eu du flouzeeee. Une vraie bordée. Un collectionneur et homme d’affaires sud-coréen a déboursé 1,8 millions d’euros pour un chapeau ! Il appartenait à Napoléon, certes, mais quand même, y’en a qui ne connaissent pas la crise !

Accoutrée façon bourgeoise, pour faire genre, je me trompe d’abord d’entrée. Je m’enfonce dans la galerie d’à côté, par où sortent des ouvriers chargés du transport des œuvres d’art. Oups, je frôle des millions. On m’engueule. « Hey Madameee » qu’on me crie. Ça va, ça va sorry. Je longe la rue et aperçois les drapeaux rouges de l’enseigne qui flottent.

A l’entrée, une dame blonde et fluette affiche son plus beau sourire colgate et me lance un « welcome marry, we were waiting for you » ! Mon chapeau vert bouteille avec ses plumes de paon a fait son effet. Retour à la réalité, je m’installe discrétos au fond de la salle, à côté d’un chinois. Je lui demande l’emplacement de la brochure qu’il feuillette, il me dit d’aller au comptoir. Du coup je débourse 15 pounds. Merde.

La Frenchie que j’ai décidé de suivre m’a dit de ne pas me faire remarquer. « Chrisie’s tient à l’intimité du lieu. Les clients souhaitent rester anonymes. » J’en fait le sermon. Je l’aperçois au loin, elle assiste l’auctionneur, le commissaire priseur. Celui qui lance les jeux et surtout les chiffres. « Four thousand… four thousand six… seven ! » Il jubile. Faut dire qu’il a la classe. Grand, élancé, les cheveux bruns plaqués d’un côté, des lunettes de vue raffinées version Saint-Laurent, un costume couleur pétrole, le tout couronné d’un accent so british à la Collin Firth dans le dernier Woody. Il s’agite derrière son pupitre, ces bras virevoltent d’un coin à l’autre. Le plus drôle c’est qu’il n’y a pas grand monde ce jour-là, pour cette vente de chandelles millénaire. Les employées sur ma gauche montent les enchères. Ordre du client au téléphone. « Il faut lui faire croire que c’est hyper mouvementé » m’avoue-t-on parmi le personnel.

A la fin de la pièce, je m’isole dans un café avec Audrey. Son contrat est un « casual », des formes d’extras. Malgré son statut précaire, elle aime la confiance accordée aux jeunes qui débutent.

Londres, symbole des « self-made man »

« Ici si tu te bats, tu peux réussir dans ta vie. Puis les gens sont très ouverts d’esprit. Avec un Anglais tu n’es pas jugé d’emblée, il n’y a pas d’à priori. Tu peux te construire. Tandis qu’en France, t’es jugé sur ton passé, tes diplômes, moins sur tes expériences professionnelles. Ils ne sont pas touchés par la crise ou en tout cas restent optimistes. Ils valorisent la créativité et l’imagination. En France, les gens ont peur d’oser. »

Ayant également suivi des cours d’histoire de l’art à la SOAS, School of Oriental and African Studies, une université renommée de Londres, elle critique les méthodes d’enseignement de l’hexagone. « L’enseignement anglais est novateur. Il met sur un même pied d’égalité le prof et l’élève. Il y a un vrai dialogue, on te pousse à penser ».

Au pays de James Bond

Seul point négatif, toute la paperasse qu’il faut délivrer pour un job. « Avant d’avoir un boulot, on fouille dans ton passé. Il faut fournir plein de papier. Tu as des entreprises qui sont payées pour ça, c’est-à-dire qu’on enquête sur toi auprès de ton futur employeur ».

Pour certains, si Londres est le foyer du multiculturalisme, des inégalités persistent, mais elles sont sociales.

Un rêve anglais écorné

Cécile Nicod est une citoyenne du monde âgée de 24 ans. En parallèle de son stage en radio, elle étudie aussi à la SOAS depuis un an. Née en Suisse d’un père helvète diplomate et d’une mère espagnole, elle a beaucoup voyagé, notamment en Afrique et en Asie.

Cette brunette à l’accent bizarrement québécois, s’amuse des différences comportementales qui règnent entre les Européens et les Anglais, et liste les caractéristiques du modèle anglais.

Une ironie mordante

« J’ai grandi dans des écoles américaines. A Londres, j’me disais, ils parlent anglais, je parle anglais donc cool, on va bien s’entendre. Mais en fait leur humour est complètement différent. Il est beaucoup plus intellectuel, plus sec. Leur vocabulaire est plus subtil. Au début j’me trouvais pas drôle. Mais en réalité c’est nous les coincés. L’humour anglais c’est de se foutre complètement de soi-même devant les autres. »

Business is business, pleasure is pleasure

« Vu qu’ils sont constamment en retenue le problème c’est lorsqu’ils boivent… Alors là, oui ça dégénère. Ils se lâchent trop, et oublient leurs self-control. Ici business is business, pleasure is pleasure. »

Liberté pour tous

« Une chose qui attire les gens à venir ici c’est ‘you mind your own business’. Les Anglais sont moins hypocrites que les Européens. Ils sont ouverts. Ils vont pas te juger sur ton physique. Les femmes sont plus libres en Angleterre, elles portent des jupes sans qu’on les juge.  Idem côté boulot. C’est l’expérience qui compte, les stages, ta personnalité, pas tes diplômes. En Angleterre si tu bosses beaucoup on va le voir, tu vas monter. C’est pour ça que les Anglais travaillent beaucoup, prennent à peine le temps de manger entre midi et deux. Ils sont opportunistes. Beaucoup de jeunes ont de sacrés postes à leur âge. Certains n’ont pas les qualifications mais ils le font croire. Ici on privilégie l’art de la conversation. Il faut être bon à l’oral, assurer lors d’une présentation, sinon t’es mort ».

De l’illusion d’une société mixte… à une inégalité sociale frappante

Le fossé est entre les riches et les pauvres. « C’est la tradition anglaise : l’école secondaire est plus importante que l’université. D’où l’importance d’investir dans un bon lycée. C’est dans ces internats à la Harry Potter que tu forges ton réseau. Les Anglais sont classicistes. Par exemple, mon ami Arun Bains, c’est un Indien punjabi. Il s’est bien intégré car ses parents ont fait des sacrifices pour l’inscrire dans un bon lycée. Aujourd’hui il est à l’Université d’Oxford. »

Justement, voici Arun, l’ami en question, et Jack, son acolyte anglais de confession juive.

Pour eux, le bijou de Londres, c’est son multiculturalisme. Le melting-pot. Jack dresse ce constat. « En réalité, je connais très peu de purs anglais. Voire pas. Dès que j’en croise, ça m’intrigue. Vraiment, tu es une vraie anglaise ? Wahou ! ».

Ozlem Unal

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