David a 27 ans, comme moi; il a étudié à la faculté de Villetaneuse, en banlieue, tout comme moi ; et il y a fait des études d’histoires, moi kif-kif ! Ceci dit, je ne l’ai pas rencontré sur un banc de Paris XIII, mais à mon entretien « d’embauche » pour le rallye Müvmédia. C’est lui qui m’a recruté. « Eh McFly, elle est où ta Délorean ? Tu as fait le même coup que dans Retour vers le futur pour changer ta vie, hein ? Les études d’histoires ça ne sert qu’à endormir sa nouvelle petite amie québécoise », lui ai-je lancé… une fois mon contrat signé. La réussite professionnelle de David ne doit rien à la science fiction. Son secret, il me l’a tout bien expliqué en quelques mots : « C’est simple, je suis parti au Québec. »

Ah ouais, l’émigration, je n’y avais pas songé. Parce que j’aime trop Bondy, sûrement. Une pensée me traverse: la France, pour m’amener en DEA, a dépensé à peu près 160 000 euros, plus 15 000 euros en bourses sur critères sociaux, 22 500 francs parce que j’ai redoublé, plus les dépenses de santé (pléthoriques: enfant, j’étais un nid à microbes). Otez la TVA du tout, et vous aurez une petite idée de la somme que l’État a consentie pour ma pomme. Retour sur investissement impossible, si je quitte Bondy pour de bon. Déjà, mon salaire de pion ne me permettait pas de payer d’impôts, mais si jamais je fais mon trou à l’étranger, c’est dans le pays hôte que je cracherai au bassinet !

Idir « bankable », c’est peut-être dur à concevoir, mais pensez à toutes ces personnes bardées de super diplômes avec des compétences qui font mal à la tête, et qui ne trouvent rien à leur mesure en France ; soit qu’ils sont jeunes, soit que leur épiderme absorbe toutes les couleurs du spectre de la lumière blanche, renvoyant à la vue de tous un teint parfaitement chocolat. Les diplômés des quartiers ou d’ailleurs qui s’en vont en Amérique du Nord ou aux Émirats, c’est le braquage du siècle ! Ils ont coûté zéro centime au pays qui les accueille, qui n’a  pas eu a les former, disposant ainsi d’employés jeunes, dynamiques, hyper qualifiés, livrés clef en main. Je vous laisse imaginer tous les sous-sous qui filent entre les doigts de la France.

Avant je me disais: « Cheikh ! T’aurais pas été à la fac, t’aurais un vrai boulot. » Maintenant, avec mes voyages, je relativise: c’est en Suisse que j’ai pu publier des articles et c’est au Canada qu’on tente tant bien que mal de me former au métier de J.R.I. (journaliste reporter d’images). Ben merde! Ça me fend le cœur, mais si je trouve un truc intéressant ici, au Québec, je renierai mon identité tricolore de la pire façon qui soit pour un Français: il faut jurer allégeance à la reine du Canada, Elisabeth II, pour obtenir la citoyenneté canadienne et chanter l’hymne national, « Ô Canada ».

Idir Hocini (Québec)

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