La France, bordel ! Ça parle au monde c’te chose, bon sang ! FRANCE, ça devrait être écrit tout en majuscules, moi je dis. Comment ? Non, je n’ai pas lancé Word en rentrant d’une soirée bien arrosée, c’est juste que Bibi, il en a gros sur la patate. Il est un peu irrité par tous ces expatriés français qu’il rencontre au Québec, qui agissent certes selon notre bon vieux système de valeurs tricolore, qui parlent comme s’ils s’adressaient à l’univers entier, mais, originalité de la chose, lâchent un gros glavio sur la mère patrie : « Les Parisiens c’est des cons », « la France ça pue du cul, j’y remettrai plus jamais les pieds », « en France on n’a pas de chaleur humaine et il pleut (?) ».

Et vas-y que j’arrive au Québec pour faire ma docteur Queen face aux grands espaces, parce que la France c’est pas assez bien pour l’aventure et qu’il y a toujours des grèves. Des clichés en veux-tu en voilà ! Ils en font des tonnes devant leur auditoire québécois, bourrés qu’ils sont parfois à la liqueur d’érable (un gros truc de touristes). On s’énerve, mais au fond, est-ce, de leur part, de la méchanceté gratuite envers la patrie des droits de l’homme et des séries AB production ? N’y a t-il pas, derrière ce fatras rhétorique, une peu de sociologie, un poil de psychanalyse, qui expliqueraient l’état d’esprit de ces renégats ? La réponse est oui, bien sûr.

85 % des Français qui demeurent plus de deux mois au Québec devenant citoyens canadiens, il y a donc un risque non négligeable que dans l’échantillon un bon paquet estime qu’au pays, ils avaient une vie de merde. Sinon comme expliquer qu’un Français puisse accepter de prêter allégeance à un chef d’Etat qui est aussi reine d’Angleterre ? Infamie, mes enfants. Généralement l’élément qui pèse le plus dans l’analyse que chacun de ces expatriés fait de sa vie, c’est le boulot. Or, il faut reconnaître que le Québec se rapproche plus du plein emploi que notre bled à fromages. On se rend souvent au Nouveau-Monde pour le travail mais pas seulement C’est fou le nombre de Français que j’ai rencontrés qui commencent leur projet de tour du monde par la Belle-Province, et c’est connu, le globe-trotter n’est pas forcément porté sur un patriotisme exacerbé, sentiment que j’essaye de singer dans ces lignes. La France est toujours trop petite pour lui.

Dernier profil de Français mécontent que j’ai pu isoler : l’amoureux. Un nombre considérable de nos comparses ont tourné le dos à l’Hexagone à cause d’une femme. Leur argumentaire antipatriotique est simple : « Les Françaises c’est des princesses dont il faut assiéger le château, il y en a marre ! » Une déception sentimentale, ça vous arrache un homme à l’amour de la terre mère aussi sûrement que la misère vous mène sur les chemins de l’exil. Quand on décide de refaire sa vie à 6 000 kilomètres, peut-être doit-on se persuader d’avoir fait le bon choix, quitte à amplifier les affres qui vous ont acculé au départ.

Les expatriés de longue date ont, eux, plutôt tendance à mettre de l’eau dans la vinasse de leur discours : « C’est vrai que mon premier réflexe a été de m’extasier sur le prix des loyers à Montréal et sur le fait qu’on y trouve très facilement du boulot, mais Paris ça reste Paris, je pense de plus en plus souvent à rentrer. Mes souvenirs, mes amis, la famille sont là-bas. J’amasse mon pécule un peu d’expérience et je rentre au pays. » Qui parle ainsi ? C’est Kamel, ancien locataire de la cité des 3000 à Aulnay-sous-Bois, agent culturel (ou attaché culturel, je ne sais plus) depuis un an dans un musée de Montréal.

Avec tous ces nouveaux arrivants, j’ai fait mon philosophe en tentant de leur expliquer que le pays des merveilles n’existe pas, que ce soit le Québec, la France, ou Tazmalt en Kabylie. On trouvera toujours quelque chose à redire, un truc qui pique chaque jour et donne envie de se casser très loin. Mais certains sont vraiment persuadés que la France c’est devenu du caca, particulièrement ces trois Français rencontrés dans un troquet de Trois-Rivières se laissant aller devant une assemblée de Québécois à une critique carrément malhonnête de la vie au pays.

« Les mecs, vous abusez ! C’est pas à ce point, tout de même. » Ils m’ont répondu la larme à l’œil et la voix tremblante, dissertant une bonne demi-heure sur le malheur que leur a fait l’Hexagone. Une serveuse, compatriote également, me rejoint à la fin de la conversation pour me dire ceci : « J’avais peur que ça parte en cacahuètes avec eux. » Je lui demande pourquoi une conversation entre bons Français s’en irait en arachide. « Ben, t’es arabe et eux étaient du Front national quand ils vivaient en France. Ils t’ont pas dit que leur totem, c’est le Pen ? C’est pas de ça dont vous parliez ? »

Idir Hocini (Québec)

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