« Salut Idir tu peux m’aider pour mon devoir de français ? ». « Bien sûr, que puis-je faire ? »

 

« Ben voila le professeur nous a demandé de rédiger une conversation entre vous et nous dans nos français respectifs. Bon, moi je vais parler le français des livres et toi le français des beurs. » « C’est quoi le français des beurs ? ».

« Tu sais le français que vous parlez tous là bas « wesh zi va » « bâtard paye ta clope » tu vois ? Le professeur dit que tous les maghrébins parlent comme ça en France. »

Voici les premières phrases MSN échangées entre moi et ma cousine du bled, étudiante en maitrise de français. Je savais depuis un moment déjà que l’État algérien ne portait pas dans son cœur les binationaux, sauf si ceux-ci ont marqué deux buts en finale de Coupe du monde ça va de soit, mais de là à intégrer un cliché pareil dans les programmes du supérieur… .

Je me trompe peut être, mais je le sens gros comme une maison, le message secret véhiculé par ce devoir : « les émigrés ils viennent flamber l’été mais regardez, on parle mieux français qu’eux. ». L’éducation nationale algérienne laisse supposer qu’on n’est tous des wesh wesh nous les « issus de l’immigration ». Aucune personne au monde ne parle stricto sensu un langage littéraire, sinon on en serait tous au latin ou au grec, je ne vais donc pas m’offusquer pour si peu, même si ça sent le dénigrement d’état à plein nez. Je préfère plutôt exposer les raisons qui font que ma cousine peut se permettre de flamber.

Ce que j’ai toujours admiré chez ma famille du bled, c’est ce don qu’ils ont pour les langues. Dès l’âge de 11 ans, ils peuvent tenir une conversation en français, et au sortir du collège la maîtrise de celui-ci est presque parfaite. C’est que tout petit déjà, un algérien est jeté dans le bain du polyglottisme (ce mot est très moche). Les arabophones apprennent dès la primaire un arabe différent de celui que parlent leurs parents, et ne parlons pas du Kabyle, le caméléon linguistique par excellence de l’Algérie. La télé française clos cette formation, elle est regardée par tous là bas. Ma cousine a beau avoir grandi dans un village perché dans la montagne, où chercher de l’eau à la fontaine sous un soleil de plomb était sa principale occupation, son français est au top ; d’autant que tous les cours à la fac sont faits dans cette langue, quelque soit la filière choisie (sauf les cours de théologie il me semble).

Depuis l’invasion du stade de France par des supporters lors du match France-Algérie et les émeutes de 2005, les beurs ont quelques peu mauvaise presse en Algérie. Ajouté a ça les retours au pays pour une période indéterminée, punition ultime infligée par nos parents en cas de grosse bêtise, et vous comprenez dès lors pourquoi on m’a demandé à moi, Idir Hocini, le mec dont tout Bondy se fout parce qu’il est toujours à sortir des grands mots qui font genre, qu’on a traité de gros bouffon des pavillons quand il avait 12 ans parce qu’il a dit un mot qui sonnait trop moyenâgeux pour ses camarades (« quelconque » ca fait terriblement carolingien n’est ce pas ?), de parler comme le croquant standard ; celui qui fait le mariole devant une caméra de droit de savoir quand on veut filmer la banlieue qui fait vendre.

Ni au bled ni en France on échappe aux clichés. Les seuls moments où on ne nous fait pas sentir qu’on a le cul entre deux chaises, c’est dans le bateau ou l’avion, lors de notre transhumance estivale entre le pays de nos ancêtres et celui de nos enfants.

Idir HOCINI

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