A plus de 400 kilomètres de la capitale tunisienne se trouve Gabès.  C’est dans cette ville de plus de 100 000  habitants, que j’ai passé mes vacances d’été.  Elle a cette singularité d’être à la fois une oasis et un port maritime, le 4e du pays. C’est mon oncle Mabrouk qui a eu la gentillesse de venir me chercher en voiture à l’aéroport de l’île de Djerba. Pendant le trajet, j’ai pu apercevoir un mur rempli de tags en français. On pouvait y lire  : «  Ben Ali Dégage » ou bien «  Viva la Tunisie » ou encore « Liberté et démocratie ». Quelques minutes plus tard, je vois une femme en niqab et un homme avec une longue barbe. Chose interdite pendant le régime de Ben Ali. Une révolution a bien eu lieu ici !

On descend un instant pour remettre de l’essence dans la voiture. J’en profite pour aller acheter une bouteille d’eau. Juste devant l’entrée de la boutique, un mendiant est assis. Ça non plus ça n’existait pas avant. Je remonte dans la voiture et dis à mon oncle : « Je crois qu’il m’a carotte de 100 millimes. La bouteille d’eau c’est 500 millimes normalement. Le vendeur m’en a demandé 600. Je te jure ces commerçants du bled … Dès qu’ils remarquent que t’es pas du coin, ils te taxent des sous en plus, ces escrocs ».

« Si seulement il n’y avait que le prix des bouteilles d’eau qui augmentait »

On arrive chez moi. Mon oncle fait quelques coups de klaxon pour dire qu’on est arrivés. Toute ma famille est déjà là. Mes tantes, mes oncles, mes cousins, mes cousines, les enfants de mes cousins et cousines, les voisins… Après les avoir salués un par un, je n’ai pas pu m’empêcher de leur parler du prix de la bouteille d’eau qui avait augmenté. En tout cas, une chose était bien sûre, ce jour là, ils n’avaient envie de garder leur langue dans leur poche.
Zied, 16 ans, me dit: « Mon père est pêcheur et gagne un revenu modeste. Depuis que les prix ont augmenté en Tunisie, je travaille parfois avec lui et ensuite c’est moi qui vais faire les courses au souk. Donc je peux t’assurer, Yamina, que je connais bien les prix. Par exemple, les pommes de terre n’étaient que de 600 millimes le kilo avant la révolution, et certaines personnes s’en plaignaient. Aujourd’hui le kilo est à 1 dinar ! A l’époque, quand je faisais les courses, il me suffisait de seulement 5 dinars pour acheter des légumes, des fruits et des produits pour la maison. Maintenant, 10 dinars ne me suffisent même plus. Du coup, nous n’achetons plus de fruits s’il n’y a pas une occasion particulière car c’est ce qui coûte le plus cher ».

Hanane, 20 ans : « Ceux qui auparavant arrivait à s’en sortir malgré leurs petits revenus sont devenus du jour au lendemain pauvres. Mon ex-voisine louait une maison près de chez nous. Le loyer a augmenté mais pas le salaire de son mari. Elle a décidé alors de travailler comme femme de ménage . Mais avec 5 bouches à nourrir, c’est devenu très vite difficile. Du coup, ils ont été forcés de déménager pour aller vivre dans une cabane construite avec des branches de palmiers et quelques matériaux d’ici et là. Beaucoup n’ont pas pu fêter l’Aïd comme il se doit,  étant donné que même le prix des moutons et des chèvres a augmenté. La municipalité de Gabes et des petites communes alentour offrent aux plus pauvres un animal. Cette aide est attribuée aux veuves, aux malades ou aux amputés qui ne peuvent travailler. Pour ce qui est des autres… C’est par piston que ça fonctionne ».

Tata Fatima : « Vu qu’il n’y a aucune aide attribuée par l’Etat, les habitants de Gabès se sont mobilisés et ont contribué à apporter leur aide aux plus nécessiteux. Nous avons aussi pu compter sur la mosquée pendant le ramadan qui a offert des repas, un grand sac de courses pour les pauvres et un mouton. Mes deux enfants vont à l’école, et ce sont chaque année les gens qui leur donnent les anciens livres de leurs enfants, vu qu’ils ne sont pas gratuits. Que ce soit dans le public ou dans le privé, il faut les acheter soi-même.  Cette année je n’ose même pas aller voir les prix des bouquins neufs. Je me rassure en me disant que je vais, une nouvelle fois encore, pourvoir compter sur la générosité des Gabésiens, je n’ai pas d’autre choix ».

Tonton Houcine : « Ici à Gabes, les vendeurs profitent de la forte présences de riche Libyens et des touristes pour augmenter encore plus les prix. Pourtant, ils vendent tous les mêmes produits mais les prix diffèrent d’un marchand à un autre et je ne parle même pas des boutiques. La dernière fois par exemple, j’ai voulu acheter une djellaba à mon enfant. Elle coûtait 20 dinars et 800 millimes. Avant la révolution, cette robe coûtait 10 dinars maximum et encore il y avait toujours un moyen de négocier le prix. Quand j’ai demandé à la commerçante pourquoi elle coûtait aussi chère, elle m’a répondu : « Parce qu’elle a deux couleurs ». J’ai reposé le vêtement à sa place et je suis parti voir un autre commerçant qui, lui, vendait exactement la même robe à 15 dinars. C’était toujours cher mais bon, je  ne voulais pas rentrer chez moi sans cette robe que réclamait ma fille pendant plus de deux mois ».

Hamza, 20 ans : « Mon père tient un grand commerce à Medenine qui marche plutôt bien. Grâce à son salaire, nous ne manquions jamais de rien. Mais l’inflation à touché toutes les catégories de produit. Les légumes, les fruits, les vêtements, les boissons, le loyers, l’électricité et même l’eau ! Etant donné qu’il n’y a plus aucun contrôle des autorités, que ce soit dans les souks ou dans les boutiques, chaque vendeur donne le prix qu’il veut même si c’est le double du prix initial. Pour la première fois, j’entendais mes parents parler d’économies et de sacrifices. On refuse même parfois de me donner de l’argent sous prétexte stupide que je vais les gaspiller dans des futilités. Pourtant, avant ça ne les dérangeaient pas. Je vais peut-être dire une chose grave, mais je m’en fous je l’assume : je regrette Ben Ali ! Et je ne suis certainement pas le seul, ça je peux te le jurer. J’en connais plein qui éprouvent le même sentiment que moi ».

Tata Zohra : « La seule chose qui a changé depuis que Ben Ali est parti, c’est qu’aujourd’hui on a le droit de parler. Mais à quoi bon parler si on peux même pas manger. Pour nos enfants on est capables de tous sacrifier pour qu’ils ne manquent de rien, même notre liberté … Quand on voit ce qui se passe, la violence, les islamistes, les vols, l’inflation, la pauvreté, le chômage, nos fils qui vont jusqu’à risquer leur vie pour passer la frontière … Comment ne pas regretter Ben Ali ? »

D’après l’Institut National de la Statistique (INS), le taux d’inflation au mois d’août  dernier était de 5,6 %. L’économiste Hachemi Alaya déclare dans un article paru dans le quotidien Les Echos que les indicateurs économiques « sont en train de virer au rouge vif : exacerbation de l’inflation, aggravation du déficit extérieur, panne sèche du moteur-exportation, recul de l’investissement industriel, déprime de la consommation, etc. Et, pour couronner le tout, l’agitation sociale sur fond d’un risque d’éclatement de la coalition au pouvoir repart de plus belle. »

On l’aura compris, la Tunisie est sur le point de vivre les moments les plus difficiles de son histoire. Mais  devons-nous aller jusqu’à regretter l’ex-président déchu  ?

Yamina Jarboua

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